‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 213 sur 387 · LIVRE IX, N. LXXVI-LXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, N. LXXVI-LXXVIII

chaque église, les calvinistes se vantoient d’être ceux des réformés qui s'attachoient le plus purement à la lettre de l'Ecriture; ce qui fut cause qu'on leur donna le titre de Puritains en Angleterre et en Ecosse.

Par ces moyens Calvin raffina au-dessus des premiers auteurs dela nouvelle Réforme. Le parti qui porta son nom fut extraordinairement hai par tous les autres protestans, qui le regardèrent comme le plus fier, le plus inquiet et le plus séditieux qui eût

Quelle opinion on eut des calvinistes parmi les prolestans.,

encore paru. Je n'ai pas besoin de rapporter ce qu'en a écrit en |

divers endroits Jacques, roi d'Angleterre et d'Ecosse. Il fait néanmoins une exception en faveur des puritains des autres pays, assez content pourvu qu'on sût qu'il ne connoissoit rien de plus dangereux, ni de plus ennemi de la royauté que ceux qu'il avoit irouvés dans ses royaumes. Calvin fit de grands progrés en France, et ce grand royaume se vit à la veille de périr par les entreprises de ses sectateurs : de sorte qu'il fut en France à peu prés ce que Luther fut en Allemagne. Genéve, qu'il gouverna, ne fut guère moins considérée que Vitenberg, où le nouvel évangile avoit commencé, et il se rendit chef du second parti de la nouvelle Réforme.

Combien il fut touché de cette gloire, un petit mot qu'il écrit à Mélanchthon nous le fait sentir. « Je me reconnois, dit-il, de beaucoup au-dessous de vous; mais néanmoins je n'ignore pas en quel degré de son théâtre Dieu m'a élevé, et nostre amitié ne peut estre violée sans faire tort à l'Eglise i. »

Se voir exposé aux yeux de toute l'Europe comme sur un grand théâtre, s'y voir par son éloquence dans les premiers rangs, et s’y être fait un nom et une autorité qu'on respecte dans un grand parti : Calvin ne s'en peut taire; c'est pour lui un doux appát, et c'est celui qui a fait tous les hérésiarques, ;

C'est ce charme secret qui lui a fait dire dans sa réponse à Baudouin son grand adversaire : « Il me reproche que je n'ay point d'enfans, et que Dieu m'a osté un fils qu'il m'avoit donné. Falloitil me faire ce reproche à moy qui ay tant de milliers d'enfans dans toute la chrétienté? » A quoi il ajoute : « Toute la France

1 Ep. Calv., p. 145.

Orgueil de Calvin.

LXXVIII, Ses vantes ries,

connoist ma foy irréprochable, mon intégrité, ma patience, ma vigilance, ma modération et mes travaux assidus pour le service de l'Eglise; choses qui sont prouvées par tant de marques illustres dès ma première jeunesse. Il me suffit de pouvoir par une telle confiance me tenir toujours dans mon rang jusques à la fin de

ma vie !. »

nux — [la tant loué la sainte jactance et la magnanimité de Luther, Re qu'il étoit malaisé qu'il ne l'imitàt, encore que pour éviter le ricie. dicule où tomba Luther, il se piquât surtout d’être modeste, comme un homme qui vouloit pouvoir se vanter d'estre sans faste et de ne craindre rien tant que l'ostentation? : de sorte que la différence entre Luther et Calvin, quand ils se vantent, c'est que Luther, qui s'abandonnoit à son humeur impétueuse sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louoit lui-même comme un emporté : mais les louanges que Calvin se donnoit sortoient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu'il s'étoit prescrites, et rompoient violemment toutes ces barrières.

Combien se goütoit-il lui-même, quand il élève si haut «sa frugalité, ses continuels travaux, sa constance dans les périls , sa vigilance à faire sa charge, son application infatigable à étendre le régne de Jésus-Christ, son intégrité à défendre la doctrine de piété, et la sérieuse occupation de toute sa vie dans la méditation des choses célestes? ? » Luther n'en a jamais tant dit, ettout ee que ses emportemens lui ont tiré de la bouche n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de lui-méme. |

LXX, Rien ne le flattoit davantage que la gloire de bien écrire; et Lord Vestphale luthérien l'ayant appelé déclamateur : « Il a beau faire, doen. dit-il, jamais il ne le persuadera à personne; et tout le monde

scait combien je scay presser un argument, et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris *. »

("est se donner en trois mots la plus grande gloire que l'art de bien dire puisse attirer à un homme. Voilà du moins une louange que jamais Luther ne s'étoit donnée : car quoiqu'il fût unjdes orateurs des plus vifs de son siècle, loin de faire jamais semblant de

1 Resp. ad Bald. int. Opusc. Calv., p. 310. — ? II Def. adv. Vestph., Opusc., 188. — * II Def. cont. Vestph., Opusc., 842, — * II Def, 191.

LIVRE IX, N. LXXXI, LXXXII. 389 se piquer d'éloquence, il prenoit plaisir de dire qu'il étoit un pauvre moine nourri dans l'obscurité et dans l'école, qui ne savoit point l'art de discourir. Mais Calvin blessé sur ce point ne se peut tenir; et aux dépens de sa modestie il faut qu'il dise que personne ne s'explique plus précisément, ni ne raisonne plus fortement que lui.

Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle; mettons-le méme, si l'on veut, au-dessus de Luther: car encore que Luther eüt quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin inférieur par le génie sembloit l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphoit de vive voix; mais la plume de Calvin étoit plus correcte, surtout en latin; et son style, qui étoit plus triste, étoit aussi plus suivi et plus chátié. Ils excelloient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étoient d'une véhémence extraordinaire; l'un et l'autre par leurs talens se sont fait beaucoup de disciples et d’admirateurs ; l’un et l’autre enflés de ces succès, ont cru pouvoir s'élever au-dessus des Péres ; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredit, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures.

Ceux qui ont rougi de celles que l'arrogance de Luther lui a fait écrire, ne seront pas moins étonnés des excès de Calvin. Ses adversaires ne sont jamais que des fripons, des fols, des méchans, des ivrognes, des furieux, des enragés, des bêtes, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux, et le beau style de Calvin est souillé de toutes ces ordures à chaque page. Catholiques et luthériens, rien n’est épargné. L'école de Vestphale, selon lui, est « une puante étable à pourceaux ‘. » La Cène des luthériens est presque toujours appelée une Cène de Cyclopes, « où on voit une barbarie digne des Scythes ? : » s'il dit souvent que le diable pousse les papistes, il répète cent et cent fois qu'il a fasciné les luthériens, et « qu'il ne peut pas comprendre pourquoy ils s'attaquent àluy plus violemment qu'à tous les autres, si ce n'est que Satan, dont ils sont les vils esclaves, les anime d'autant plus contre luy, qu'il voit ses travaux plus utiles que les leurs au bien de l'E-

1 Opusc., 199. — ? Opusc., 803, 837.

L'éloquence de

Calvin.

Il est aussi violent, et plus aigre que Luther

Le mépris qu'il fait des Pères.

glise !. » Ceux qu'il traite de cette sorte sont les premiers et les plus célèbres des luthériens. Au milieu de ces injures il vante encore sa douceur ?; et aprés avoir rempli son livre de ce qu'on peut s'imaginer, non-seulement de plus aigre, mais encore de plus atroce, il croit en étre quitte en disant « qu'il avoit tellement esté sans fiel lors qu'il écrivoit ces injures, que luy-mesme en relisant son ouvrage estoit demeuré tout étonné que tant de paroles dures luy fussent échappées sans amertume. C'est, dit-il, l'indignité de la chose qui luy a fourni toute seule les injures qu'il a dites, et il en a supprimé beaucoup d'autres qui luy venoient à la bouche. Aprés tout, il n'est pas fasché que ces stupides ayent enfin senti les piqueüres ?, » et il espère qu'elles serviront à les guérir. Il veut bien pourtant avouer qu'il en a dit plus qu'il ne vouloit, et que le remède qu'il a appliqué au mal « estoit un peu trop violent. » Mais aprés ce modeste aveu il s'emporte plus que jamais, et tout en disant : « M'entens-tu bien, chien? M'entens-tu , frénétique? M'entens-tu bien, grosse beste? » Il ajoute « qu'il est bien-aise que les injures dont on l'accable demeurent sans réponse *. »

Auprés de cette violence Luther étoit la douceur méme; et s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a personne qui n’aimât mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de l'un, que la profonde malignité et l'amertume de l'autre, qui se vante d'étre de sang-froid, quand il répand tant de poison dans ses discours. j

Tous deux aprés avoirattaqué les hommes mortels ,?ont tourné leur bouche contre le ciel, quand ils ont si ouvertement méprisé l'autorité des saints Pères. Chacun sait combien de fois Calvin a passé par-dessus leurs décisions, quel plaisir il a pris à les traiter d'écoliers, à leur faire leur lecon, et la manière outrageuse dont il a cru pouvoir éluder leur témoignage unanime, en disant, par exemple, «que ces bonnes gens ont suivi sans discrétion une coustume qui dominoit sans raison, et qui avoit gagné la vogue en peu de temps *. » |

1 Diluc. expos., Opusc., 839. — ?*1I Def., in Vestph. — 3 Ult. adm., 195. — * Opusc., 838. — * Tract. de ref. Eccl.

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