LIVRE IX, N. XCII, XCIII
bloit avoir fait son principal établissement. Calvin lui envoyoit ses instructions; et Bèze lui rendoit compte de tout, comme il paroit par les lettres de l'un et de l'autre.
On ne traita proprement dans cette assemblée que de deux points de doctrine, dont l'un fut celui de l'Eglise, et l'autre fut celui de la Cène. C'étoit là que l'on mettoit le nœud de l'affaire, parce que l'article de l'Eglise étoit regardé par les catholiques comme un principe général, qui renversoit par le fondement toutes les églises nouvelles; et que parmi les articles particuliers dont on disputoit, aucun ne paroissoit plus essentiel que celui de la Cène. Le cardinal de Lorraine pressoit l'ouverture du colloque, bien que le gros des prélats, et surtout le cardinal de Tournon archevéque de Lyon, qui les présidoit comme plus ancien cardinal, y eussent une extrême répugnance. Ils craignoient avec raison que les subtilités des ministres, leur dangereuse éloquence avec un air de piété dont ies hérétiques les plus pervers ne sont jamais dépourvus, et plus que tout cela le charme de la nouveauté n'imposát aux courtisans devant lesquels on devoit parler, et surtout au roi et à la reine susceptibles, l'un par son bas âge et l'autre par sa naturelle curiosité, de toutes sortes d'impressions, et méme par la malheureuse disposition du genre humain et par le génie qui régnoit alors dans la cour, plus encore des mauvaises que des bonnes. Mais le cardinal de Lorraine, aidé de Montluc, évéque de Valence, l'emporta, et le colloque fut com- 'mencé.
Je n'ai pas besoin de raconter ni l'admirable harangue du cardinal de Lorraine et l'applaudissement qu'elle mérita, ni aussi celui que s'attira Bèze, orateur de profession, en offrant de répondre sur le champ au discours médité du cardinal : mais il importe de se souvenir que ce fut dans cette auguste assemblée que les ministres présentèrent publiquement au roi, au nom de toutes leurs églises, leur commune confession de foi dressée sous Henri II dans leur premier synode tenu à Paris', comme nous l'avons -déjà dit. Bèze, qui la présenta, en fit en méme temps la défense par un long discours, où malgré toute son adresse, il tomba dans
1 Hist. eccl. de Bez., liv. IV, p. 520.
Matières traitées dans le colloque, et son ouverture.
Harangue du cardi-
nal de Lorraine.
Confession de foi des calviristes présentée au roi dans l'assemblée. Béze parle el s'explique plus qu'il ne veut sur l'absence de Jésus-
Christ
dan un grand inconvénient. Lui qui quelques jours auparavant ac-
7"* eusé par le cardinal de Lorraine en présence de la reine Catherine et de toute la cour, d’avoir écrit dans un de ses livres que Jésus- Christ n’étoit pas plus dans la Cène que dans la boue, non magis in Cená quàm in ceno, avoit rejeté cette proposition comme impie et comme détestée de tout le parti, avanca l'équivalente au colloque méme devant toute la France: car étant tombé sur la Cène, il dit dans la chaleur du discours qu'eu égard au lieu et à la présence de Jésus-Christ considéré selon sa nature humaine, son corps étoit autant éloigné de la Cène que les plus hauts cieux le sont de la terre. À ces mots toute l'assemblée frémit?. On se ressouvint de l'horreur avec laquelle il avoit parlé de la proposition qui excluoit Jésus-Christ de la Cène comme de la boue. Maintenant il y retomboit, sans que personne l'en pressât. Le murmure qu'on entendit de toutes parts fit voir combien on étoit frappé d'une nouveauté si étrange. Bèze lui-même étonné d'en avoir tant dit, ne cessa depuis de fatiguer la reine, en donnant requétes sur requétes pour obtenir la liberté de s'expliquer, à cause que pressé par le temps il n'avoit pas eu le loisir de bien faire entendre sa pensée devant le roi. Mais il ne falloit point tant de paroles pour expliquer ce qu'on croyoit. Aussi pouvons-nous bien dire que la peine de Bèze n'étoit pas de ne s'étre pas assez expliqué; au contraire ce qui lui causa et à tous les siens une si visible inquiétude, c’est que découvrant en termes précis le fond de la croyance du parti sur l'absence réelle de Jésus-Christ, il n'avoit que trop fait paroitre que ces grands mots de substance et les autres, dont ils se servoient pour conserver quelque idée de réalité, n'étoient que des illusions.
XOIV. Des harangues on passa bientôt aux conférences particulières,
ain principalement sur la Cène, où l’évêque de Valence et Duval delai &v&que de Séez, à qui une demi-érudition, pour ne point encore pleine de
pres parler des autres motifs, donnoient une pente secrète vers le calconfiés Vinisme, ne songeoient non plus que les ministres qu'à trouver quelque formulaire ambigu, où sans entrer dans le fond , on contentàt en quelque facon les uns et les autres. 1 Epist. Bez. ad Calv., inter ep. Calv., p. 330. — ? Thuan., xxvii, 48.