LIVRE IX, N. XCVI, XCVII
qu'elle soit, ne s'unit pas plus à la substance des choses que les autres pensées et les autres affections de l'esprit. Que veulent dire aussi ces paroles vagues, « que nous recevons de Jésus-Christ ce qui nous est utile, » sans déclarer ce que c'est? Si ces mots de Notre-Seigneur : « La chair ne sert de rien , » s'entendent, selon les ministres, de la vraie chair de Jésus-Christ considérée selon sa substance, pourquoi tant vanter ensuite ce qu'on prétend qui ne sert de rien ? Et quelle nécessité de tant précher la substance de la chair et du sang si réellement recue? Que ne rejette-t-on donc, concluoient les catholiques, tous ces vains discours? et du moins, en expliquant la foi, que n'emploie-t-on, sans tant raffiner, les termes propres ?
Pierre Martyr Florentin, un des plus célèbres ministres qui füt dans cette assemblée, en étoit d'avis et déclara souvent que pour lui il n'entendoit pas ce mot de substance; mais pour ne point choquer Calvin et les siens, il l'expliquoit le mieux qu'il pouvoit.
Claude Despense, docteur de Paris, homme de bon sens et docte pour un temps où les matières n'étoient point encore autant éclaircies et approfondies qu'elles l'ont été depuis par tant de disputes, fut mis au nombre de ceux qui devoient travailler avec les ministres à la conciliation de l'article de la Céne. On le jugea propre à ce dessein, parce qu'il étoit sincère et d'un esprit doux : mais avec toute sa douceur il ne put souffrir la doctrine des calvinistes, ne trouvant pas supportable qu'ils fissent dépendre l'œuvre de Dieu, c'est-à-dire la présence du corps de Jésus-Christ, non de la parole et de la promesse de celui qui le donnoit, mais de la foi de ceux qui devoient le recevoir : ainsi il improuva leur article dès la première proposition et avant toutes les additions qu'ils y firent depuis. De son cóté, pour rendre notre communion avec la substance du corps indépendante de la foi des hommes, et uniquement attachée à l'efficace et à l'opération de la parole de Dieu, en laissant passer les premiers mots jusqu'à ceux oü les ministres disoient, « que la foy rendoit les choses présentes , » il mit ces mots à la place : « Et parce que la parole et la promesse de Dieu rend présentes les choses promises, et que par l'efficace de cette parole nous recevons réellement et de fait le vray corps
XCVI, Sentiment de Pierre Martyr sur les équivoques des autres ministres.
Ce que le docteur Despense ajouta aux expressions des ministres, pour les rendre plus recevables,
XCVIII, Décisions des prélats qui expliquent trèssimplement et en trés-peu de paroles toute là doctrine catholique
naturel de Nostre-Seigneur, en ce sens nous confessons et nous reconnoissons dans la Cène la présence de son propre corps et de son propre sang. » Ainsi il reconnoissoit une présence réelle et substantielle indépendamment de la foi, et en vertu des seules paroles de Notre-Seigneur; par où il crut déterminer le sens ambigu et vague des termes dont les ministres se servoient.
Les prélats n’approuvèrent rien de tout cela, et de l'avis des docteurs qu'ils avoient amenés avec eux, ils déclarèrent l'article des ministres hérétique, captieux et insuffisant : hérétique, parce qu’il nioit la présence substantielle et proprement dite ; captieux, parce qu’en la niant il sembloit la vouloir admettre; insuffisant, parce qu'il taisoit et dissimuloit le ministère des prêtres, la force des paroles sacramentales et le changement de substance qui en étoit l'effet naturel *. Ils opposèrent de leur côté aux ministres une déclaration de leur foi aussi pleine et aussi précise, que celle des calvinistes avoit été imparfaite et enveloppée. Bèze la rapporte en ces termes : « Nous croyonset confessons qu'au saint saerement de l’autel le vray corps et le sang de Jésus-Christ est réellement et transsubstantiellement sous les espèces du pain et du vin par la vertu et puissance de la divine parole prononcée par le prétre seul ministre ordonné à cét effet, selon l'institution et commandement de Nostre-Seigneur Jésus-Christ ?. » Il n'y a rien là d'équivoque ni de captieux ; et Bèze demeure d'accord que c’est tout ce qu'on put «arracher alors du clergé pour apaiser les troubles de la religion , s'estant les prélats rendus juges au lieu de conférensamiables.» Jene veux que ce témoignage de Bèze pour montrer que les évéques firent leur devoir en expliquant nettement leur foi, en évitant les grandes paroles qui imposent aux hommes par leur son sans signifier rien de précis, et en refusant d'entrer dans aucune composition sur ce qui regarde la foi. Une telle simplicité n’accommoda pas les ministres, et ainsi une si grande assemblée se sépara sans rien avancer. Dieu confondit la politique et l'orgueil de ceux qui crurent par leur éloquence, par de petites adresses et de foibles ménagemens, éteindre un tel feu dans la première vigueur de l'embrasement.
1 Bèze, Hist. eccl., liv. IV, p. 611-614; La Poplin., liv. VII. — * Ibid.