‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 22 sur 387 · LIVRE I, N. XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, N. XXIII

prétendoit en aucune sorte toucher à sa puissance, ni à celle de l'Eglise romaine *. » Il s’obligeoit à un silence éternel, comme il avoit toujours fait, pourvu qu'on imposát une loi semblable à ses adversaires : car il ne pouvoit souffrir un traitement inégal; et il füt demeuré content du Pape, à ce qu'il disoit, s'il eüt voulu seulement ordonner aux deux parties un égal silence : tant il jugeoit la réformation qu'on a depuis tant vantée (a), peu nécessaire au bien de l'Eglise.

Pour ce qui est de rétractation , il n’en voulut jamais entendre parler, encore qu'il y en eüt assez de matiére, comme on a pu voir: et cependant je n'ai pas tout dit, il s'en faut beaucoup. Mais, disoit-il, « étant engagé, sa réputation chrétienne ne permettoit pas qu'il se cachât dans un coin, » ou qu'il reculàt en arrière. Voilà ce qu'il dit pour s'excuser aprés la rupture ouverte. Mais durant la contention, il alléguoit une excuse plus vraisemblable comme plus soumise. Car après tout, dit-il, «je ne vois pas à quoi est bonne ma rétractation, puisqu'il ne s'agit pas de ce que j'ai dit, mais de ce que me dira l'Eglise, à laquelle je ne prétends pas répondre comme un adversaire, mais l'écouter comme un disciple ?. »

Au commencement de 1520, il le prit d'un ton un peu plus haut : aussi la dispute s'échauffoit-elle, et le parti grossissoit. Il écrivit donc au Pape : « Je hais les disputes : je n'attaquerai personne; mais aussi je ne veux pas étre attaqué. Si on m'attaque, puisque j'ai Jésus-Christ pour Maitre, je ne demeurerai pas sans réplique. Pour ce qui est de chanter la palinodie, que personne ne s'y attende: Votre Sainteté peut finir toutes ces contentions par un seul mot, en évoquant l'affaire à elle, et en imposant silence aux uns et aux autres *. » Voilà ce qu'il écrivit à Léon X, en lui dédiant le livre de la Liberté chrétienne, plein de nouveaux paradoxes, dont nous verrons bientót les effets funestes. La méme année, après la censure des universités de Louvain et de Cologne, tant contre ce livre que contre les autres, Luther

! Luth. ad Leon. X, 1519, ibid. — ? Ad card. Caj., tom. 1, p. 216 et seq. — 3 Ad Leon. X, tom. Il, fol. 2, 6 april. 1520.

(a) 1re édit. : Ce qu'on a depuis tant vanté.

XXIV, 11 est condamné par Léon X, el s'em-

porte à d'horribles exees,

s'en plaignit en cette sorte : «En quoi est-ce que notre saint Père Léon a offensé ces universités, pour lui avoir arraché des mains un livre dédié à son nom, et mis à ses pieds pour y attendre sa sentence? » Enfin il écrivit à Charles V « qu'il seroit jusqu'à la mort un fils humble et obéissant de l'Eglise catholique, et promettoit de se taire si ses ennemis le lui permettoient !. » Il prenoit ainsi à témoin tout l'univers et ses deux plus grandes puissances, qu'on pouvoit cesser de parler de toutes les choses qu'il avoit remuées; et lui-méme il s'y obligeoit de la maniere du monde la plus solennelle.

Mais cette affaire avoit fait un trop grand éclat pour étre dissimulée. La sentence partit de Rome : Léon X publia sa bulle de condamnation du 18 juin 1520; et Luther oublia en méme temps toutes ses soumissions, comme si c'eüt été de vains complimens. Dès lors il n'eut que de la fureur : on vit voler des nuées d'écrits contre la bulle. Il fit paroitre d'abord des notes ou des apostilles pleines de mépris *. Un second écrit portoit ce titre: Contre la bulle exécrable de l’Antechrist *. I] le finissoit par ces mots : « De méme qu'ils m'excommunient, je les excommunie aussi à mon tour. » C'est ainsi que prononcoit ce nouveau pape. Enfin il publia un troisième écrit pour « la défense des articles condamnés par la bulle *. » Là, bien loin de se rétracter d'aucune de ses erreurs , ou d'adoucir du moins un peu ses excès, il enchérit pardessus, et confirma tout jusqu'à cette proposition, que « tout chrétien, une femme ou un enfant peuvent absoudre en l'absence du prétre, en vertu de ces paroles de Jésus-Christ : Tout ce que vous délierez sera délié *; » jusqu'à celle où il avoit dit, que « c'étoit résister à Dieu que de combattre contre le Turc *. » Au lieu de se corriger sur une proposition si absurde et si scandaleuse , il l'appuyoit de nouveau; et prenant un ton de prophète, il parloit en cette sorte : « Si l'on ne metle Pape à la raison, c'est fait de la chrétienté. Fuie qui peut dans les montagnes ou qu'on ôte la vie à cet homicide romain. Jésus-Christ le détruira par son glorieux

1 Prot. Lut. ad Car. V, ibid., 44. — * Tom. I, fol. 56. — ? Ibid., 88, 91. — * Assert., art. per Bull. damnat. — 5 Ibid., 1520, tom. I, prop. 13, fol. 94. — * [bid., prop. 33.

Page 1