LIVRE I, N. XXV
avénement; ce sera lui, et non pas un autre !. » Puis empruntant les paroles d'Isaie : « O Seigneur, » s'écrioit ce nouveau prophéte, « qui eroit à votre parole? » et concluoit en donnant aux hommes ce commandement comme un oracle venu du ciel : « Cessez de faire la guerre au Turc, jusqu'à ce que le nom du Pape soit óté de dessous le ciel. J'ai dit. »
C'étoit dire assez clairement que le Pape dorénavant seroit l'ennemi commun contre lequel il se falloit réunir. Mais Luther s'en expliqua mieux dans la suite, lorsque fâché que les prophéties n'allassent pas assez vite, il tàchoit d'en hàter l'accomplissement par ces paroles: « Le Pape est un loup possédé du malin esprit: il faut s'assembler de tous les villages et de tous les bourgs contre lui. Il ne faut attendre ni la sentence du juge, ni l'autorité du concile : n'importe que les rois et les Césars fassent la guerre pour lui: celui qui fait la guerre sous un voleur la fait à son dam : les rois et les Césars ne s'en sauvent pas, en disant qu'ils sont défenseurs de l'Eglise, parce qu'ils doivent savoir ce que c'est que l'Eglise ?. » Enfin, qui l'en eüt cru eût tout mis en feu, et n'eüt fait qu'une méme cendre du Pape et de tous les princes qui le soutenoient. Et ce qu'il y aicide plus étrange, c'est qu'autant de propositions que l'on vient de voir étoient autant de thèses de théologie, que Luther entreprenoit de soutenir. Ce n'étoit pas un harangueur qui se laissát emporter à des propos insensés dans la chaleur du discours : c'étoit un docteur qui dogmatisoit de sang froid, et qui mettoit en thèses toutes ses fureurs.
Quoiqu'il ne criát pas encore si haut dans l'éerit qu'il publioit contre la bulle, on y a pu voir des commencemens de ces excès; et le méme emportement lui faisoit dire au sujet de la citation à laquelle il n'avoit pas comparu : « J'attends pour y comparoitre que je sois suivi de vingt mille hommes de pied et de cinq mille chevaux ; alors je me ferai croire *. » Tout étoit de ce caractère, et on voyoit dans tout son discours les deux marques d'un orgueil outré, la moquerie et la violence.
Onle reprenoit dans la bulle d'avoir soutenu quelques-unes
1 Assert., art. per bull. damnat., 1520, tom. II, prop. 33. — ? Disp., 1540, prop. 59 et seq., tom. I, fol. 408. — 3 Adv. execr. Antich. bull., tom. Il, fol. 91.
XXV, Sa fureur contre le Pape et contre les princes
qui le soutenoient.
Comment Luther rejeta enfin l'autorité de l'Eglise.
des propositions de Jean Hus : au lieu de s'en excuser, comme il auroit fait autrefois : « Oui, disoit-il en parlant au Pape, tout ce que vous condamnez dans Jean Hus, je l'approuve ; tout ce que vous approuvez, je le condamne. Voilà la rétractation que vous m'avez ordonnée : en voulez-vous davantage 1? »
Les fièvres les plus violentes ne causent pas de pareils transports. Voilà ce qu'on appeloit dans le parti hauteur de courage; et Luther dans les apostilles qu'il fit sur la bulle, disoit au Pape sous le nom d'un autre : « Nous savons bien que Luther ne vous cédera pas, parce qu'un si grand courage ne peut pas abandonner la défense de la vérité qu'il a entreprise ?. » Lorsqu'en haine de ce que le Pape avoit fait brüler ses écrits à Rome , Luther aussi à son tour fit brüler à Vitenberg les Décrétales , les actes qu'il fit dresser de cette action portoient, « qu'il avoit parlé avec un grand éclat de belles paroles, et une heureuse élégance de sa langue maternelle *. » C'est par où il enlevoit tout le monde. Mais surtout il n'oublia pas de dire que ce n'étoit pas assez d'avoir brülé ces Décrétales , et « qu'il eût été bien à propos d'en faire autant au Pape méme; c'est-à-dire, » ajoutoit-il pour tempérer un peu sou discours, « au Siége papal. »
Quand je considère tant d'emportement après tant de soumission, je suis en peine d’où pouvoit venir cette humilité apparente à un homme de ce naturel. Etoit-ce dissimulation et artifice? ou bien est-ce que l'orgueil ne se connoit pas lui-méme dans ses commencemens et que timide d'abord, il se cache sous son contraire, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l’occasion de se déclarer avec avantage?
En effet Luther reconnoit après la rupture ouverte , que dans les commencemens il étoit « comme au désespoir, » et que personne ne peut comprendre « de quelle foiblesse Dieu l'a élevé à un tel courage, ni comment d'un tel tremblement il a passé à tant de force *. » Si c'est Dieu ou l'occasion qui ont fait ce changement, j'en laisse le jugement au lecteur, et je me contente pour
1 Assert. art. per bull., Leon X damn., ad prop. 30, fol. 109, — 2 Not. in bull., tom. 11, fol. 56. — 9? Exust. acta, tom. Il, fol. 123. — * Præf. oper., tom. I, fol. 49, 50 et seq.