LIVRE I, N. XXVI
moi du fait que Luther avoue. Alors dans cette frayeur, il est bien vrai en un certain sens, que « son humilité, » comme il dit, « n'étoit pas feinte. » Ce qui pourroit toutefois faire soupconner de l'artifice dans ses discours, c'est qu'il s'échappoit de temps en iemps jusqu'à dire « qu'il ne changeroit jamais rien dans sa docirine; et que s'il avoit remis toute sa dispute au jugement du souverain Pontife, c’est qu'il falloit garder le respect envers celui qui exercoit une si grande charge !. » Mais qui considérera l'agitation d'un homme que son orgueil d'un cóté, et les restes de la foi de l'autre, ne cessoient de déchirer au dedans, ne croira pas impossible que des sentimens si divers aient paru tour à tour dans ses écrits. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'autorité de l'Eglise le retint longtemps; et on ne peut lire sansindignation, non plus que sans pitié, ce qu'il en écrit. « Aprés, dit-il, que j'eus surmonté tous les argumens qu'on m'opposoit, il en restoit un dernier qu'à peine je pus surmonter par le secours de Jésus-Christ avec une extrême difficulté et beaucoup d'angoisse : c’est qu'il falloit écouter l'Eglise *. » La grace, pour ainsi dire, avoit peine à quitter ce malheureux. A la fin il l'emporta ; et pour comble d'aveuglement, il prit le délaissement de Jésus- Christ méprisé pour un secours de sa main. Qui eüt pu croire qu'on attribuát à la grace de Jésus-Christ l'audace de n'écouter plus son Eglise contre son précepte ? Après cette funeste victoire, qui coüta tant de peine à Luther, il s'écrie comme affranchi d'un joug importun : « Rompons leurs liens, et rejetonsleur joug de dessus nos tétes *; » car il se servit de ces paroles, en répondant à la bulle *, et secouant avec un dernier effort l'autorité de l'Eglise, sans songer que ce malheureux cantique est celui que David met à la bouche des rebelles, dont les complots s'élévent « contre le Seigneur et contre son Christ. » Luther aveuglé se l'approprie, ravi de pouvoir dorénavant parler sans contrainte, et décider à son gré de toutes choses. Ses soumissions méprisées se tournent en poison dans son cœur : il ne garde plus de mesure : les excès qui devoient rebuter ses disciples, les animent; on se transporte avec
1 Pio Lect., tom. I, fol. 219. — ? Pref. oper. Luth., tom. I, fol. 49. — ? Psal. X, 3. — * Not. in bull., tom. I, fol. 63. — 5 Psal. 11, 2.
Lettre de Luther aux évèques :
sa prétendue mission extraordinaire.
lui en l’écoutant. Un mouvement si rapide se communique bien loin au dehors, et un grand parli regarde Luther comme un homme envoyé de Dieu pour la réformation du genre humain. Alors il se mit à soutenir que sa vocation étoit extraordinaire et divine. Dans une lettre qu'il écrivoit « aux évéques, qu'on appeloit, disoit-il , faussement ainsi, » il prit le titre d’Zcclésiaste ou de Prédicateur de Vitenberg, que personne ne lui avoit donné. Aussi ne dit-il autre chose, sinon «qu’il se l'étoit donné lui-même ; que tant de bulles et tant d'anathémes, tant de condamnations du Pape et de l'empereur lui avoient ôté tous ses anciens titres, et avoient effacé en lui le caractère de la bête; qu'il ne pouvoit pourtant pas demeurer sans titre, et qu'il se donnoit celui-ci pour marque du ministère auquel il avoit été appelé de Dieu, et qu'il avoit reçu non des hommes, ni par l’homme, mais par le don de Dieu, et par larévélation de Jésus-Christ.» Le voilà donc appelé à méme titre que saint Paul, aussi immédiatement, aussi extraordinairement. Sur ce fondement il se qualifie à la téte et dans tout le corps de la lettre, Martin Luther, par la grace de Dieu , ecclésiaste de Vitenberg, et déclare aux évéques, afin qu'ils n'en prétendent cause d'ignorance, que c'est là sa nouvelle qualité qu'il se donne lui-même, avec un magnifique mépris d'eux et de Satan; qu'il pourroit à aussi bon titre s'appeler Evangéliste par la grace de Dieu , et que trés-certainement Jésus-Christ le nommoit ainsi et le tenoit pour ecclésiaste !. » « En vertu de cette céleste mission, il faisoit tout dans l'église ; il préchoit, il visitoit, il corrigeoit, il Ótoit des cérémonies, il en laissoit d'autres, il instituoit et destituoit. Il osa, lui qui ne fut jamais que prétre, je ne dis pas faire d'autres prétres, ce qui seul seroit un attentat inoui dans toute l'Eglise depuis l'origine du christianisme; mais, ce qui est bien plus inoui, faire un évèque. On trouva à propos dans le parti d'occuper par force l'évéché de Naümbourg ?. Luther fut à celle ville, où par une nouvelle consécration il ordonna évéque Nicolas Amsdorf, qu'il avoit déjà ordonné ministre et pasteur de Magdebourg. Il ne le fit donc pas évéqueau sens qu'il appelle quelquefois de ce nom tousles pasteurs; 1 Ep. ad falsó nominat. ordin, Episcop., tom. Il, fol. 305. — 2 Sleid., xiv, 220.