LIVRE X, N. XLVI
faisoit en secret au prince cette exhortation, n'en avoit pas le pouvoir, puisqu'on est d'accord que la régence lui avoit été déférée à condition de ne rien faire de conséquence que dans le conseil, avec la participation et de l'avis du roi de Navarre, comme premier prince du sang et lieutenant général établi du consentement des Etats dans toutes les provinces et dans toutes les armées durant la minorité*. Comme donc le roi de Navarre reconnut qu'elle perdoit tout par le désir inquiet qui la tourmentoit de conserver son autorité, et qu'elle se tournoit entierement vers le prince et les huguenots, la juste crainte qu'il eut qu'ils ne devinssent les maitres, et qu'à la fin la reine même par un coup de désespoir ne se mit entre leurs mains avec le roi, lui fit rompre toutes les mesures de cette princesse. Les autres princes du sang lui étoient unis, aussi bien que les principaux du royaume et le Parlement. Le duc de Guise ne fit rien que par les ordres de ce roi; et la reine connut si bien qu'elle passoit son pouvoir dans ce qu'elle demandoit au prince, qu'elle n'osa jamais user envers lui d'autres paroles que de celles d'invitation; de sorte que ces lettres tant vantées ne sont à vrai dire que des inquiétudes de Catherine, et non pas des ordres légitimes de la régente; d'autant plus, et c'est la seconde démonstration, que la reine n'écoutoit le prince que « pour un moment ?, » et par la vaine terreur qu'elle avoit conçue d’être dépouillée de son autorité; en sorte qu'on croyoit bien, dit M. de Thou, qu'elle reviendroit de ce dessein aussitót qu'elle se seroit rassurée.
En effet la suite fait voir qu'elle rentra de bonne foi dans les desseins du roi de Navarre, et depuis elle ne cessa de négocier avec le prince pour le rappeler à son devoir. Ainsi ces lettres de la reine et tout ce qui s'en ensuivit, n'est réputé par les historiens qu'un vain prétexte. Déze méme fait assez voir que tout rouloit sur la religion, sur les édits violés et sur le prétendu meurtre de Vassi?. Le prince ne se remua, ni ne manda l'amiral pour prendre les armes, que « requis et plus que supplié par ceux de la religion, de les prendre en sa protection sur le nom et autorité du roy et de ses édits *. »
! Thuan., lib. XXVI, p. 181, ete.— ? Ibib., 19.— ? Liv. VI. — * Ibid., p. 4.
Les calvinistes con-
vaincus par Béze.
La premiére guerre résolue de l'avis de lous les ministres, et la paix faite malgré eux.
Témoignage de Bèze.
Cc fut dans une assemblée « où étoient les principaux de l'église » que la question fut proposée, si on pouvoit en conscience « faire justice » du duc de Guise, « et cela sans grand échec, » car c'est ainsi que le cas fut proposé ; et là il fut répondu « qu'il valoit mieux souffrir ce qu'il plairoit à Dieu, se mettant seulement sur la défensive, si la nécessité amenoit les églises à ce point. Mais que, quoy qu'il fust, il ne falloit les premiers dégaisner l'épée *. » Voilà done un point résolu dans la nouvelle Réforme, que l'on pouvoit sans scrupule faire la guerre à la puissance légitime, du moins en se défendant. Or on prenoit pour attaque la révocation des édits : de sorte que la Réforme établit pour une doctrine constante, qu'elle pouvoit combattre pour la liberté de conscience au préjudice, non-seulement de la foi et de la pratique des apótres, mais encore de la solennelle protestation que Bèze venoit de faire en demandant justice au roi de Navarre, « que c'estoit à l'Eglise de Dieu d'endurer les coups, et non pas d'en donner : mais qu'il falloit se souvenir que cette enclume avoit usé beaucoup de marteaux ?. » Cette parole tant louée dans le parti ne fut qu'une illusion, puisqu'enfin contre la nature l'enclume se mit à frapper, et que lassée de porter les coups elle en donna à son tour. Bèze, qui se glorifie de cette sentence, fait lui-même en un autre endroit
cette déclaration importante « devant toute la chrétienté, qu'il
avoit averti de leur devoir tant M. le prince de Condé que monsieur l'amiral et tous autres seigneurs et gens de toute qualité faisant profession de l' Evangile, pour les induire à maintenir, par tous moyens à eux possibles, l'autorité des édits du roy et l'innocence des pauvres oppressez; -et depuis il a toujours continué en cette mesme volonté, exhortant toutefois un chacun d'user des armes à la plus grande modestie qu'il est possible, et de chercher, après l'honneur de Dieu, la paix en toutes choses, pourveü qu'on ne se laisse tromper ni décevoir *. » Quelle erreur, en autorisant la guerre civile, de croire en étre quitte en recommandant la modestie à un peuple armé ! Et pour la paix, ne voyoit-il pas que la süreté qu'il y demandoit donneroit toujóurs des prétextes ou de l’éloigner, ou de la rompre? Cependant il fut par ses sermons , 1 Liv. VI, p. 6. — Ibid., p. 3. — ? Ibid., p. 6.