‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 255 sur 387 · LIVRE XI, N. X, XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI, N. X, XI

d'une vie plus parfaite. C'étoit ainsi autre chose de s'abstenir de certaines viandes, ou pour signifier quelque mystère comme dans l'Ancien Testament ; ou pour mortifier les sens, comme on le continuoit eneore dans le Nouveau : autre chose de les condamner avec les manichéens comme impures, comme mauvaises , comme étant l'ouvrage « non de Dieu, » mais du mauvais. Et les Pères remarquoient que l'Apótre attaquoit expressément ce dernier sens, qui étoit celui des manichéens, par ces paroles : « Toute créature de Dieu est bonne ! ; » et encore par celles-ci : «Il ne faut rien rejeter » de ce que Dieu a créé; et de là ils concluoient qu'il ne falloit pas s'étonner que le Saint-Esprit eüt averti de si loin les fidéles d'une si grande abomination par la bouche de saint Paul.

Tels étoient les principaux points de la doctrine des manichéens. Mais cette secte avoit encore deux caractères remarquables : l'un, qu'au milieu de ces absurdités impies que le démon avoit inspirées aux manichéens, ils avoient encore mélé dans leurs discours je ne sais quoi de si éblouissant et une force si prodigieuse de séduction, que méme saint Augustin, un si beau génie, y fut pris et demeura parmi eux neuf ans durant, très-zélé pour cette secte?. On remarque aussi que c'étoit une de celles dont on revenoit le plus difficilement : elle avoit, pour tromper les simples, des prestiges et des illusions inouies. On lui attribue aussi des enchantemens ?, et enfin on y remarquoit tout l'attirail de la séduction. x

L'autre caractère des manichéens est qu'ils savoient cacher ce qu'il y avoit de plus détestable dans leur secte avec un artifice si profond, que non-seulement ceux qui n'en étoient pas, mais encore ceux qui en étoient, y passoient un long temps sans le savoir. Car sous la belle couverture de leur continence, ils cachoient des impuretés qu'on n'ose nommer, et qui méme faisoient partie de leurs mystères. Il y avoit parmi eux plusieurs ordres. Ceux qu'ils appeloient leurs auditeurs ne savoient pas le fond de la secte; et leurs élus, c'est-à-dire ceux qui savoient tout le mys-

1 1 Timoth., 1v, 4. — ? Lib. IT cont. Faust. Man., cap. 1x ; et Conf., lib. IV, cap. I et seq. — ? Theodoret., Here. fab., lib. I, cap. ult. de Manich., p. 212, et seq.

Trois autres caraetères des

manichéens. Le premier, l'esprit de séduction.

Second caractere :

l’hypocri-

sie.

Troisième caractère :

se mêler

avec les caltholiques dans les églises, et se cacher,

tère,.en cachoient soigneusement l'abominable secret, jusqu'à ce qu'on y eüt été préparé par divers degrés. On étaloit l'abstinence et l'extérieur d'une vie non-seulement belle, mais encore mortifiée; et c'étoit une partie de la séduction de venir comme par degrés à ce qu'on croyoit plus parfait, à cause qu'il étoit caché. à

Pour troisième caractère de ces hérétiques, nous y pouvons encore observer une adresse inconcevable à se méler parmi les fidèles, et à s'y cacher sous la profession de la foi catholique; car cette dissimulation étoit un des artifices dont ils se servoient pour attirer les hommes dans leurs sentimens. On les voyoit dans les églises avec les autres: ils y recevoient la communion ; et encore qu'ils n'y recussent jamais le sang de Notre-Seigneur, tant à cause qu'ils détestoient le vin dont on se servoit pour le consacrer, qu'à cause aussi qu'ils ne croyoient pas que Jésus-Christ eût du vrai sang ; la liberté qu'on avoit. dans l'Eglise de participer ou à une ou à deux espèces fit qu'on fut longtemps sans s'apercevoir de leur perpétuelle affectation à rejeter celle du vin consacré. Ils furent donc à la fin reconnus par saint Léon à cette marque : mais leur adresse à tromper les yeux, quoique vigilans, des catholiques, étoit si grande, qu'ils se cachèrent encore, et furent à peine découverts sous le pontificat de saint Gélase. Alors donc, pour les rendre tout à fait reconnoissables au peuple, il en fallut venir à une défense expresse de communier autrement que sous les deux espèces; et pour montrer que cette défense n'étoit pas fondée sur la nécessité de les prendre toujours ensemble , saint Gélase l'appuie en termes formels, sur ce que ceux qui refusoient le vin sacré le faisoient par une « certaine superstition? : » preuve certaine que hors la superstition, qui rejetoit comme mauvaise une des parties du mystère, l'usage de sa nature en eût été libre et indifférent, même dans les assemblées solennelles. Les proteslans, qui ont eru que ce mot de superstition n'étoit pas assez fort pour exprimer les abominables pratiques des manichéens, ne songent pas que ce mot signifie dans la langue latine toute fausse

! Leo I, serm. XLI, qui est iv de Quadr., cap. 1v et v. — ? Gelas., in Dec. Grat. de cons., distinct. 11, cap. Comperimus; lvo, Microl., ete.

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