‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 259 sur 387 · LIVRE XI, N. XXVI, XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, N. XXVI, XXVII

Yignier , que cette hérésie « apportée d'outre-mer, à scavoir de Bulgarie, de là s'estoit épanchée par les autres provinces, où elle fut après en grande vogue au pais de Languedoc, de Toulouse et de Gascogne signamment, qui la fit dire aussi des albigeois, qu'on appela semblablement Bulgares *, » à cause de leur origine. Je ne veux pas répéter ce que Vignier remarque de la maniere dont on tournoit ce nom de Bulgares dans notre langue. Le mot en est trop infâme, mais l'origine en est certaine; et il n'est pas moins assuré qu'on appeloit de ce nom les albigeois pour marque du lieu d’où ils venoient, c'est-à-dire de Bulgarie.

Il n'en faudroit pas davantage pour convaincre ces hérétiques de manichéisme. Mais le mal se déclara davantage dans la suite, principalement dans le Languedoc et à Toulouse; car cette ville étoit comme le chef dela secte, « d’où l'hérésie s'étendant, » comme porte le canon d'Alexandre III dans le concile de Tours, « à la manière d'un cancer, dans les pays voisins, a infecté la Gascogne et les autres provinces ?. » Comme c'étoit là pour ainsi dire la source du mal, c'étoit là aussi que l'on commenca d'y appliquer le remède. Le pape Calixte II tint un concile à Toulouse, où l'on condamne les hérétiques qui « rejettent le sacrement du corps et du sang de Notre-Seigneur , le baptéme des petits enfans, le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques, etle mariage légitime ?. » Le méme canon fut répété dans le concile général de Latran sous Innocent II *. On voit ici le caractère du manichéisme dans la condamnation du mariage. C'en est encore un autre de rejeter le sacrement de l' Eucharistie ; car il faut bien remarquer que le canon porte, non pas que ces hérétiques eussent quelque erreur sur ce sacrement , mais « qu'ils le rejetoient, » comme on a vu que faisoient aussi les manichéens.

Pour le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques, on peut voir dans saint Augustin et dans les autres auteurs le renversement qu'introduisirent les manichéens dans toute la hiérarchie, et le mépris qu'ils faisoient de tout l'ordre ecclésiastique. A l'égard du baptéme des petits enfans, nous remarquerons dans la

. iVignier, ibid. — ? Conc. Tur., V, can. 4. —? Conc. Tol., an. 1119, can. 3, — * Conc. Lat., 11, an. 1139, can. 23.

Conciles de Tours et de Toulouse conire les manichéens de cette derniére ville.

Convenance avec les

mani-

chéens connus par S. Augus-

tin. La méme hé-

résie en Allemagne

Suite des sentimens d'Ecbert sur les manichéens d'Allemagne,

suite que les nouveaux manichéens l'attaquerent avec un soin particulier : et encore qu'en général ils rejetassent le baptême 1, ce qui frappoit les yeux des hommes étoit principalement le refus qu'ils faisoient de ce sacrement aux petits enfans?, qui étoient presque les seuls à qui on le donnát alors (a). On marqua done dans ce canon de Toulouse et de Latran les caractères sensibles par où cette hérésie toulousaine , qu'on appela depuis albigeoïse, se faisoit connoître. Le fond de l’érreur demeuroit plus caché. Mais à mesure que cette race maudite venue de la Bulgarie se répandoit dans l'Occident, on y découvrit de plus en plus les dogmes des manichéens. Ils pénétrèrent jusqu'au fond de l'Allemagne; et l'empereur Henri IV les y découvrit à Goslar, ville de Suabe, au milieu de l’onzième siècle, étonné d’où pouvoit venir cette engeance du manichéisme ?. Ceux-ci furent reconnus à cause qu'ils s'abstenoient « de la chair des animaux, quels qu'ils fussent, et en croyoient l'usage défendu. » L'erreur se répandit bientót de tous côtés en Allemagne, et dans le douzième siècle on découvrit beaucoup de ces hérétiques autour de Cologne. Le nom de Cathares faisoit connoitre la secte; et Ecbert, auteur du temps très-versé dans la théologie, nous fait voir dans ces cathares d'autour de Cologne tous les caractères des manichéens * : la méme détestation de la viande et du mariage , le même mépris du baptême, la méme horreur pour la communion, la méme répugnance à croire la vérité de l’incarnation et de la passion du Fils de Dieu, et entin les autres marques semblables que je n'ai plus besoin de répéter.

Mais comme les hérésies changent, ou se découvrent davantage avec le temps, on y voit beaucoup de nouveaux dogmes et de nouvelles pratiques. Par exemple, en nous expliquant avec les autres le mépris que ces manichéens faisoient du baptéme, Ecbert nous apprend que s'ils rejetoient le baptéme d'eau *, ils donnoient avec des flambeaux allumés un certain baptéme de feu , dont il

! Aug., de Her., in her. Manich , tom.VIII, col. 17. — ? Eckb., serm. 15 Bib. PP., tom. IV, Il part., p. 81; Rin., cont. Vaid., cap. VI. — ? Herm., Cont., ad an. 1052; Bar., tom. XI, ad eumd. an.; Centuriat., in cent. Xl, cap. v, sub fin.— * Eckb., serm. xit1, adv. Cath., tom. IV; Bibl. PP., part. II. — 5 Serm. r, 8, 44.

(a) 1re édit. : Pendant que tout le reste de l'Eglise avoit tant d'empressement pour le leur donner.

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