LIVRE I, N. XXIX, XXX
Mais quand il parloit si hardiment de son église, la question étoit de savoir qui lui en avoit confié le soin, et comment la vocation qu'il avoit recue avec dépendance étoit tout à coup devenue indépendante de toute hiérarchie ecclésiastique. Quoi qu'il en Soit, à cette fois il étoit d'humeur à vouloir que sa vocation füt ordinaire : ailleurs, lorsqu'il sentoit mieux limpossibilité de se soutenir, il se disoit, comme on vient de voir, immédiatement envoyé de Dieu, et se réjouissoit d'étre dépouillé de tous les titres quil avoit recus dans l'Eglise romaine, pour jouir dorénavant d'une vocation si haute. Au reste les miracles ne lui manquoient pas : il vouloit qu'on crüt que le grand succès de ses prédications tenoit du miracle; et lorsqu'il abandonna la vie monastique, il écrivit à son père, qui paroissoit un peu ému de son changement, que Dieu l'avoit tiré de son état par des miracles visibles. « Satan,
dit-il, semble avoir prévu dés mon enfance tout ce qu'il auroit un jour à souffrir de moi. Est-il possible que je sois le seul de tous les mortels qu'il attaque maintenant? Vous avez voulu, poursuit-il, me tirer autrefois du monastère. Dieu m'en a bien tiré sans vous. Je vous envoie un livre où vous verrez par combien de miracles et d'effets extraordinaires de sa puissance il m'a absous des vœux monastiques 1. » Ces vertus et ces prodiges, c'étoit et la hardiesse et le succès inespéré de son entreprise : car c'est ce qu'il donnoit pour miracle, et ses disciples en étoient persuadés.
Ils prenoient méme pour quelque chose de miraculeux, qu'un petit moine eût osé attaquer le Pape , € qu'il parüt intrépide au milieu de tant d'ennemis. Les peuples le regardoient comme un héros et comme un homme divin, quand ils lui entendoient dire qu'on ne pensât pas l'épouvanter ; que s’il s'étoit caché un peu de temps, « le diable savoit bien (le beau témoin) que ce n'étoit point par crainte; que lorsqu'il avoit paru à Vorms devant l’empereur, rien n'avoit été capable de l'effrayer; et que quand il eût été assuré d'y trouver autant de diables préts à le tirer qu'il y avoit de tuiles dans les maisons, il les auroit affrontés avec la méme confiance ?. » C'étoit ses expressions ordinaires. Il avoit
1 De vot. monast., ad Joannem Luth., parent. suum, tom. lI, fol. 269. — ? Ep. ad Frid. Sax. Ducem ; apud Chytr., lib. X, p. 247.
De quels miracles Luther prétendoit autoriser sa mission.
Suite des miracles
vantés par
Luther.
Luther fait le prophète : il promet de détruire le Pape en un moment sans souffrir qu'on prenne les
armes.
toujours à la bouche le diable et le Pape, comme des ennemis qu'il alloit abattre ; et ses disciples trouvoient dans ces paroles brutales «une ardeur divine , un instinct céleste, et l'enthousiasme d'un cœur enflammé de la gloire de l'Evangile *. »
Lorsque quelques-uns de son parti entreprirent, comme nous verrons bientôt, de renverser les images dans Vitenberg durant son absence et sans le consulter : « Je ne fais pas, disoit-il, comme ces nouveaux prophètes, qui s'imaginent faire un ouvrage merveilleux et digne du Saint-Esprit, en abattant des statues et des peintures. Pour moi, je n'ai pas encore mis la main à la moindre petite pierre pour la renverser; je n'ai fait mettre le feu à aucun monastère : mais presque tous les monastères sont ravagés par ma plume et par ma bouche ; et on publie que sans violence j'ai moi seul fait plus de mal au Pape, que n'auroit pu faire aucun roi avec toutes les forces de son royaume ?. » Voilà les miracles de Luther. Ses disciples admiroient la force de ce ravageur de monastéres, sans songer que cette force formidable pouvoit étre celle de l'ange que saint Jean appelle exterminateur ?.
Luther le prenoit d'un ton de prophéte contre ceux qui s'opposoient à sa doctrine. Aprés les avoir avertis de s'y soumettre, à la fin il les menacoit de prier contre eux. « Mes prières, disoit-il, ne seront pas un foudre de Salmonée , ni un vain murmure dans l'air : on n'arréte pas ainsi la voix de Luther, et je souhaite que V. A. ne l'éprouve pas à son dam *. » C'est ainsi qu'il éerivoit à un prince de la maison de Saxe. « Ma prière, poursuivoit-il, est un rempart invincible, plus puissant que le diable méme : sans elle, il y alongtemps qu'on ne parleroit plus de Luther ; et on nes'étonnera pas d'un si grand miracle! » Lorsqu'il menacoit quelqu'un des jugemens de Dieu, il ne vouloit pas qu'on crüt qu'il le fit comme un homme qui en avoit seulement des vues générales. Vous eussiez dit qu'il lisoit dans les décrets éternels. On le voyoit parler si certainement de la ruine prochaine de la Papauté, que les siens n'en doutoient plus. Sur sa parole on tenoit pour assuré dansle parti qu'il y avoit deux Antechrits clairement marqués
! Chytr., ibid. — ? Frider. duci elect., etc., tom. VII, p. 507, 509. — 3 Apoc., IX, 11. — * Epist. ad Georg. duc. Sax., tom. |I, fol. 491.
LIVRE I, N. XXXI. 45 dans les Ecritures , le Pape et le Turc. Le Turc alloit tomber, et les efforts qu'il faisoit alors dans la Hongrie étoient le dernier acte de la tragédie. Pour la Papauté, c'en étoit fait, et à peine lui donnoit-il deux ans à vivre; mais surtout qu'on se gardàt bien d'employer les armes dans ce grand ouvrage. C'est ainsi qu'il parla tant qu'il fut foible; et il défendoit dans la cause de son évangile tout autre glaive que celui de la parole. Le régne papal devoit tomber tout à coup par le souffle de Jésus-Christ, c'étoit-à-dire par la prédication de Luther. Daniel y étoit exprès : saint Paul ne permettoit pas d'en douter, et Luther leur interpréte l'assuroit ainsi. On en revient encore à ces prophéties : le mauvais succès de celles de Luther n'empéche pas les ministres d'en hasarder de semblables : on connoitle génie des peuples, et il les faut toujours fasciner par les mémes voies. Ces prophéties de Luther se voient encore dans ses écrits !, en témoignage éternel contre ceux qui les ont crues si légèrement. Sleidan, son historien , les rapporte d'un air sérieux ? : il emploie toute l'élégance de son style et toute la pureté de son langage poli à nous représenter une peinture dont Luther avoit rempli toute l'Allemagne, la plus sale, la plus basse et la plus honteuse qui fut jamais : cependant, si nous en croyons Sleidan, c'étoit une image prophétique - au reste, « on voyoit déjà l'aecomplissement de beaucoup de prophéties de Luther, et les autres étoient encore entre les mains de Dieu. »
Ce ne fut donc pas seulement le peuple qui regarda Luther comme un prophète. Les doctes du parti le donnoient pour tel. Philippe Mélanchthon, qui se rangea sous sa discipline dés le commencement de ses disputes, et qui fut le plus capable aussi bien que le plus zélé de ses disciples , se laissa d'abord tellement persuader qu'il y avoit en cet homme quelque chose d'extraordinaire et de prophétique quil fut longtemps sans en pouvoir revenir, malgré tous les défauts qu'il découvroit de jour en jour dans son maitre; et il écrivit à Erasme, parlant de Luther : « Vous savez qu'il faut éprouver, et non pas mépriser les prophètes ?. »
1 Ass., art. damnat., tom. II, fol. 3, ad prop. 33 ; adv. lib. Amb. Cathar., ibid., fol. 1615; Cont. Henr., reg. Ang., ibid., 331, 332 et seq. — ? Sleid., lib. IV, 70; XIV, 225 ; xvI, 261, ete. — 3 Mel., lib. IIT, epist. 65.
Les vanteries de Luther, et le mépris qu'il fait de tous les
Pères,
Cependant ce nouveau prophète s'emportoit à des excès inouïs. Il outroit tout : parce que les prophètes par ordre de Dieu faisoient de terribles invectives, il devint le plus violent de tous les hommes et le plus fécond en paroles outrageuses. Parce que saint Paul, pour le bien des hommes, avoit relevé son ministère et les dons de Dieu en lui-méme avec toute la confiance que lui donnoit la vérité manifeste que Dieu appuyoit d'en haut par des miracles , Luther parloit de lui-même d'une manière à faire rougir tous ses amis. Cependant on s'y étoit accoutumé ; cela s'appeloit magnanimité : on admiroit « la sainte ostentation, les saintes vanteries, la sainte jactance » de Luther ; et Calvin même, quoique fáché contre lui, les nomme ainsi !.
Enflé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Eglise, il se mettoit au-dessus de tous les hommes, et non-seulement de ceux de son siècle, mais encore des plus illustres des siècles passés.
Dans la question du libre arbitre, Erasme lui objectoit le consentement des Peres et de toute l'antiquité : « C'est bien fait, lui disoit Luther ; vantez-nous les anciens Pères, et fiez-vous à leurs discours , après avoir vu que TOUS ENSEMBLE ils ont négligé saint Paul, et que, plongés dans le sens charnel, ils se sont tenus, COMME DE DESSEIN FORMÉ , éloignés de ce bel astre du matin, ou plutót de ce soleil?. » Et encore : « Quelle merveille que Dieu ait laissé TOUTES LES PLUS GRANDES églises aller dans leurs voies, puisqu'il y avoit laissé aller autrefois toutes les nations dela terre ??» Quelle conséquence ! Si Dieu a livré les gentils à l'aveuglement de leur cœur , s'ensuit-il qu'il y livre encore les églises qu'il en a retirées avec tant de soin? Voilà néanmoins ce que dit Luther dans son livre du serf Arbitre : et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que dans ce qu'il y soutient, non-seulement « contre tous les Pères et contre toutes les églises, » mais encore contre tous les hommes et contre la voix commune du genre humain, que le libre arbitre n'est rien du tout : il est abandonné, comme nous verrons, de tous ses disciples, et même dans la Confession
111 Def. cont. Vestph., opusc., fol. 788. — ? De serv. Arb., tom, Il, fol. 480, etc. — ? De serv. Arb., tom. I, fol. 438.