‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 261 sur 387 · LIVRE XI, N. XXXIII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, N. XXXIII

qu'on y observoit; et comme disoit le Sage, « ces eaux qu'on buvoit furtivement paroissoient plus agréables t. » Saint Bernard, qui connoissoit bien ces hérétiques, comme nous verrons bientôt, y remarque ce caractère particulier ?, qu'au lieu que les autres hérétiques poussés par l'esprit d'orgueil, ne cherchoient qu'à se faire connoitre, ceux-ci au contraire ne travailloient qu'à se cacher: les autres vouloient vaincre; ceux-ci plus malins ne vouloient que nuire, et se couloient sous l'herbe pour inspirer plus sûrement leur venin par une secrète morsure. C'est que leur erreur découverte étoit à demi vaincue par sa propre absurdité : c'est pourquoi ils s'attaquoient à des ignorans, à des gens de métier, à des femmelettes, à des paysans, et ne leur recommandoient rien tant que ce secret mystérieux ?.

Enervin, qui servoit dans une église auprés de Cologne, dans le temps qu'on y découvrit ces nouveaux manichéens, dont Ecbert nous a parlé, en fait dans le fond le méme récit que cet auteur; et ne voyant point dans l'Eglise de plus grand docteur à qui il pàt S'adresser pour les confondre que le grand saint Bernard abbé de Clairvaux, il lui en écrivit la belle lettre que le docte Père Mabillon nous a donnée dans ses Analectes *. Là, outre les dogmes de ces hérétiques que je ne veux plus répéter, nous voyons les partialités qui les firent découvrir : on y voit la distinetion « des auditeurs et des élus 5, » caractère certain de manichéisme marqué par saint Augustin : on y voit « qu'ils avoient leur pape ?, » vérité qui se découvrit davantage dans la suite: et enfin qu'ils se glorifioient « que leur doctrine avoit duré jusqu'à nous, mais cachée, dés le temps des martyrs, et ensuite dans la Gréce, et en quelques autres pays; » ce qui est trés-vrai, puisqu'elle venoit de Marcion et de Manés, hérésiarques du troisième siècle : et on peut voir par là de quelle boutique est sortie la méthode de soutenir la perpétuité de l'Eglise, par une suite cachée et par des docteurs répandus decà et delà sans aucune succession manifeste et légitime.

1 Prov., 1x, 11.— ? Serm. Lxv, in Cant., n. 1. — 3 Jbid.; Eckb., init. lib. ete.; Bern., serm. Lxv, LxvI.— * Enervin., ep. ad S. Bern., anal. 111, p. 452.— 5 Ibid., p. 455, 456. — 6 Jbid., p. 457.

Enervin consulte S. Bernard sur les manichéens d'auprés de Cologne

Ces hérétiques interrogés devanttout le peuple.

Les dogmes de ces hérétiques réfutés par S. Bernard

qui les avoit bien connus à Toulouse.

Au reste qu'on ne dise pas que la doctrine de ces hérétiques fut peut-étre calomniée pour n'avoir pas été bien entendue : il paroit tant par la lettre d'Enervin que par les sermons d'Ecbert , que l'examen de ces hérétiques fut fait publiquement *, et que c'étoit un de leurs évéques et un de ses compagnons qui soutinrent leur doctrine autant qu'ils purent en présence de l'archevéque, de tout le clergé et de tout le peuple:

Saint Bernard, que le pieux Enervin excitoit à réfuter ces hérétiques, fit alors les deux beaux sermons sur les Cantiques , où il attaque si vivement les hérétiques de son temps. Ils ont un rapport si manifeste à la lettre d'Enervin, qu'on voit bien qu'elle y a donné occasion : mais on voit bien aussi de la manière si ferme et si positive dont parle saint Bernard, qu'il étoit instruit d'ailleurs, et qu'il en savoit plus qu'Enervin lui-même. En effet il y avoit déjà plus de vingt ans que Pierre de Bruis et son disciple Henri avoient répandu secrètement ces erreurs dans le Dauphiné, dans la Provence et surtout aux environs de Toulouse. Saint Bernard fit un voyage dans ces pays-là pour y déraciner ce mauvais germe, et les miracles qu'il y fit en confirmation de la vérité catholique sont plus éclatans que le soleil. Mais ce qu'il importe de bien remarquer, c'est qu'il n'oublia rien pour s'instruire d'une hérésie qu'il alloit combattre, et qu'ayant conféré souvent avec les disciples de ces hérétiques, il n'en a pas ignoré la doetrine. Or il y remarque distinctement avec la condamnation « du baptéme des petits enfans, de l'invocation des Saints et des oblations pour les morts; » celle de « l'usage du mariage et de tout ce qui étoit sorti » de prés ou deloin «de l'union des deux sexes, comme étoit la viande et le laitage ?. » Illes taxe aussi de ne pas recevoir l'Ancien Testament, et « de ne recevoir que l'Evangile tout seul ?. » C'étoit encore une de leurs erreurs notée par saint Bernard, qu'un pécheur n'étoit plus évéque, et « que les Papes, les archevéques, les évéques et les prétres n'étoient capables ni de donner, ni de recevoir les sacremens, à cause qu'ils étoient pécheurs *. » Mais ce qu'il remarque le plus, c'est leur hypocrisie, non-seulement

: 1 Enervin., ep. ad S. Bern., Anal. 111, p. 453; Eckb., serm. 1.— ? Serm. LXVI, in Cant., n. 9. — 3 Serm. Lxv, n. 3. — * Serm. Lxvi, n. 14.

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