LIVRE XI, N. XXXVI
dans l’apparence trompeuse de leur vie austère et pénitente, mais encore dans la coutume qu’ils observoient constamment de recevoir avec nous les sacremens, et de professer publiquement notre doctrine qu'ils déchiroient en secret ‘. Saint Bernard fait voir que leur piété n'étoit que dissimulation. En apparence ils blàmoient le commerce avec les femmes, et cependant on les voyoit tous passer avec une femme les jours et les nuits. La profession qu'ils faisoient d'avoir le sexe en horreur, leur servoit à faire croire qu'ils n'en abusoient pas. Ils croyoient tout jurement défendu; et interrogés sur leur foi, ils ne eraignolent pas de se parjurer : tant il y a de bizarrerie et d'inconstance dans les esprits excessifs. Saint Bernard concluoit de toutes ces choses, que c'étoit là ce «mystère d'iniquité » prédit par saint Paul?, d'autant plus à craindre qu'il étoit plus caché; et que ces hommes sont ceux que le Saint-Esprit a fait connoitre au méme Apótre comme « des hommes séduits par le démon, qui disent des mensonges en hypocrisie , dont la conscience est cautérisée, qui défendent le mariage et les viandes que Dieu a créées?. » Tous les caractères y conviennent trop clairement pour avoir besoin d’être remarqués, et voilà les prédécesseurs que se donnent les calvinistes.
De dire que ces hérétiques toulousains, dont parle saint Bernard, ne sont pas ceux qu'on appela vulgairement les albigeots, ce seroit une illusion trop grossiere. Les ministres demeurent d'accord que Pierre de Bruis et Henri sont deux des chefs de cette secte, et que Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, leur contemporain, dont nous parlerons bientót, « attaqua les albigeois sous le nom de pétrobusiens *. » Si les auteurs sont convaincus de manichéisme, les sectateurs n'ont pas dégénéré de cette doctrine, et on peut juger de ces mauvais arbres par leurs fruits : car encore qu'il soit constant par les lettres de saint Bernard et par les auteurs du temps ^, qu'il convertit beaucoup de ces hérétiques toulousains disciples de Pierre de Bruis et de Henri, la race n'en fut pas éteinte, et ils gagnoient d'autant plus de monde qu'ils conti-
1 Serm. LXV, in Cant., n. 5. — ? II Thess., 11, 1. — ? Serm. LXVI, n. 1; 1 Timoth., 1v, 1-3. — * La Roq., Hist. de l'Euch., 452, 453.— 5 Epist. ccxLit, ad * Tol.; Vit. S. Bern., lib. II, cap. v.
Pierre de Bruis, et Henri.
nuoient à se cacher. On les appeloit les bons hommes, tant ils étoient doux et simples en apparence : mais leur doetrine parut dans un interrogatoire que plusieurs d'eux subirent à Lombers, petite ville prés d'Albi, dans un concile qui s'y tint en 1176 !. xxvm. Gaucelin, évêque de Lodève, bien instruit de leurs artifices et de
Concile de
Lombers. là saine doctrine, y fut chargé de les interroger sur leur croyance. memo. Ils biaisent sur beaucoup d'articles, ils mentent sur d'autres; Mrdiqes Mais ils avouent en termes formels, « qu'ils rejettent l'Ancien Testament; qu'ils croient la consécration du corps et du sang de Jésus-Christ également bonne, soit qu'elle se fasse par un laique ou par un clere, pourvu qu'ils soient gens de bien; que tout serment est illicite; et que les évéques et les prétres, qui n'avoient pas les qualités que saint Paul prescrit, ne sont ni prêtres, ni évéques. » On ne put jamais les obliger, quoi qu'on püt dire, à approuver le mariage ni le baptéme des petits enfans ; et le refus obstiné de reconnoitre des vérités si constantes fut pris pour un aveu de leur erreur. On les condamna aussi par l'Ecriture comme gens qui refusoient de confesser leur foi; et sur tous les points proposés ils sont vivement pressés par Ponce (a) archevéque de Narbonne, par Arnaud évéque de Nimes, par les abbés, et surtout par Gaucelin évéque de Lodéve, que Gérauld (b) évéque d'Albi, qui étoit présent et l'ordinaire du lieu, avoit revétu de son autorité. Je ne crois pas qu'on puisse voir en aucun concile ni la procédure plus régulière, ni l'Ecriture mieux employée, ni une dispute plus précise et plus convaincante. Qu'on nous dise encore aprés cela que ce qu'on dit des albigeois sont des calomnies. xxvm. — Un historien du temps récite au long ce concile *, et donne un anime fidèle abrégé des actes plus amples qu'on a recouvrés depuis.
concile
par nan Voici comme il commence son récit. « Il y avoit dans la province tw». de Toulouse des hérétiques qui se faisoient appeler les bons hommes, maintenus par les soldats de Lombers. Ceux-là disoient qu'ils ne recevoient ni la loi de Moïse, ni les prophètes, ni les
Psaumes, ni l'Ancien Testament, ni les docteurs du Nouveau, à
4 Act. Conc, Lumb., Conc., Labb., tom. X, col. 1471, an. 1176. — ? Roger. Hoved., in Annal. Angl.
(a) D'autres disent : Adalbert ou Adelbert. — (5) Selon d'autres : Guillaume V.