LIVRE XI, N. LII-LIV
guère dans un même état, et n’ont point de bornes dans les hommes. Quoi qu'il en soit, si c’étoit la haine qu'on avoit pour les albigeois qui leur faisoit attribuer le manichéisme, ou si l'on veut quelque chose de pis, d’où vient le soin qu'on prenoit d'en excuser les vaudois, puisqu'on ne peut pas supposer qu'ils fussent plus aimés que les autres, ni ennemis moins déclarés de l'Eglise romaine? Cependant voilà déjà deux auteurs très zélés pour la doctrine catholique et trés-opposés aux vaudois, qui prennent soin de les séparer des albigeois manichéens.
En voici encore un troisiéme, qui n'est pas moins considérable. C’est Ebrard, natif de Béthune, dont le livre, intitulé Anfihérésie, est composé contre les hérétiques de Flandre. Ces hérétiques s'appeloient Piples ou Piphles dans le langage du pays ‘. Un auteur protestant ne conjecture pas mal, quand il veut que ce mot de Piphles soit corrompu de celui de Poplicains ?; et par là on peut connoitre que ces hérétiques flamands étoient comme les poplicains, des manichéens parfaits, bons protestans toutefois si nous en croyons les calvinistes, et dignes d'étre leurs ancétres. Mais pour ne nous arrêter pas au nom, il n'y a qu'à entendre Ebrard, auteur du pays, quand il nous parle de ces hérétiques ?*. Le premier trait qu'il leur donne, c'est qu'ils rejetoient la loi et le Dieu qui l'avoit donnée : le reste va de méme pied, et ils méprisoient ensemble le mariage, l'usage des viandes et les sacremens.
Aprés avoir mis par ordre tout ce qu'il avoit à dire contre cette secte, il parle contre celle des vaudois *, qu'il distingue comme les autres de celle des nouveaux manichéens ; et c'est le troisième témoin que nous ayons à produire. Mais en voici un quatriéme plus important en ce fait que tous les autres.
C'est Renier, de l'ordre des Fréres Précheurs, dont nous avons déjà rapporté quelques passages. Il éerivit environ l'an 1250 ou 54, et il intitula son livre : De Hereticis : Des Hérétiques, comme il le témoigne dans sa préface. 11 se qualifie frère Renier, autrefois hérésiarque, et maintenant prétre, à cause qu'il avoit été dix-sept ans parmi les cathares, comme il le répète par deux fois. Cet au-
1 Bibl. PP., p. 1015; Pet. de Val. Cern., ibid., cap. 11, — ? La Roq., 454. — 3 La Roq., cap. 1, 2, 3 et seq. — *Cap. xxv.
Distinction des deux sectes par Ebrard de Béthune.
LIH.
Les vaudois bien distingués des mani-
chéens.
Témoignage de Renier,qui avoit été de la secte des manichéens d'Italie dix-sept ans.
I] les dis-
lingue lrés-bien des vaudois. Caractères du manichéisme , dans les calhares,
teur est bien connu des protestans, qui ne cessent de nous vanter la belle peinture qu'il a faite des mœurs des vaudois '. Il en est d'autant plus croyable, puisqu'il nous dit si sincèrement le bien et le mal. Au reste on ne peut pas dire qu'il n'ait pas été bien instruit de toutes les sectes de son temps. Il avoit souvent assisté à l'examen des hérétiques , et c'étoit là qu'on approfondissoit avec un soin extréme jusques aux moindres différences de tant de sectes obscures et artificieuses dont la chrétienté étoit alors inondée. Plusieurs se convertissoient et révéloient tous les secrets de leur secte, qu'on prenoit grand soin de retenir. C'étoit une partie de la guérison, de bien connoitre le mal. Outre cela Renier s'appliquoit à lire les livres des hérétiques, comme il fit le grand volume de Jean de Lyon, un des chefs des nouveaux manichéens *; et c'est de là qu'il a extrait les articles de sa doctrine qu'il a rapportés. Il ne faut-donc pas s'étonner que cet auteur nous ait raconté plus exactement qu'aucun autre les différences des sectes de son temps.
La première dont il nous parle est celle des pauvres-de Lyon, descendus de Pierre Valdo; et il en rapporte tous les dogmes jusques aux moindres précisions ?. Tout y est très-éloigné des manichéens, comme on verra dans la suite. De là il passe aux autres sectes qui tiennent du manichéisme; et il vient enfin aux cathares, dont il savoit tout le secret : car outre qu'il avoit été, comme on a vu, dix-sept ans entiers parmi eux et des plus avant dans la secte, il avoit d ie précher leurs plus grands docteurs, et entre autres un nommé Nazarius le plus ancien de tous, qui se vantoit d'avoir pris ses instructions, il y avoit soixaute ans, des deux principaux pasteurs de l'église de Bulgarie *. Voilà toujours cette descendance de la Bulgarie. C'est de là que les cathares d'Italie, parmi lesquels Renier vivoit, tiroient leur autorité ; et comme il a été parmi eux durant tant d'années, il ne faut pas s'étonner qu'il nous ait mieux expliqué, et plus en particulier, leurs erreurs, leurs sacremens, leurs cérémonies, les divers partis qui s'étoient formés parmi eux avec les rapports aussi bien que les différences des uns
1 Ren., cont. Val., tom. IV, Bib. PP., part. Il, p. 746; Pref., ibid., 146; ibid, 156, 757; ibid., cap. vit, p. 765; ibid., cap. tu, p. 748. — ? Ibid., cap. vi, p- 162, 763. — 3 Jbid., cap. V, p. 149, et seqq. — * [bid., cap. vi, p. 753-755,