LIVRE XI, N. LVI
et des autres. On y voit partout très-clairement les principes, les impiétés et tout l'esprit du manichéisme. La distinction des élus et des auditeurs, caractère particulier de la secte célèbre dans saint Augustin et dans les autres auteurs, se trouve ici marquée sous un autre nom. Nous apprenons de Renier que ces hérétiques, outre les cathares ou les purs, qui étoient les parfaits de la secte, avoient encore un autre ordre qu'ils appeloient leurs croyans , composés de toutes sortes de gens. Ceux-ci n'étoient pas admis à tous les mystères; et le même Renier raconte que le nombre des parfaits cathares de son temps où la secte étoit affoiblie, ne passoit pas quatre mille dans toute la chrétienté; mais « que les croyans étoient innombrables : compte, dit-il, qui a été fait plusieurs fois parmi eux ?. » i
Parmi les sacremens de ces hérétiques, il faut remarquer principalement leur imposition des mains pour remettre les péchés : ils l'appeloient /a consolation; elle tenoit lieu de baptéme et de pénitence tout ensemble. On la voit dans le concile d'Orléans dont nous avons parlé, dans Ecbert, dans Enervin et dans Ermengard. Renier l'explique mieux que les autres, comme un homme qui étoit nourri dans le secret de la secte . Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le livre de Renier, c'est le dénombrement exact des églises des cathares et de l'état où elles étoient de son temps. On en comptoit seize dans tout le monde, et il range avec les autres «l'église de France, l'église de Toulouse, l'église de Cahors, l'église d'Albi; » et enfin « l'église de Bulgarie et l'église de Dugranicie, d’où, » dit-il, « sont venues toutes les autres. » Aprés cela, je ne vois pas comment on pourroit douter du manichéisme des albigeois, ni qu'ils ne soient descendus des manichéens de la Bulgarie. On n'a qu'à se souvenir des deux ordres de la Bulgarie et de la Drungarie dont nous a parlé l'auteur de Vignier, et qui s'unirent ensemble dans la Lombardie. Je répète encore une fois qu'on n'a pas besoin de chercher ce que c'est que la Drungarie. Ces hérétiques obscurs prenoient souvent leur nom
á ; 1 Ren., cont. Val., tom. IV, Bibl. PP., part. II, cap. VI, p. 156. — ? Ibid., p. 759. — 3 Ren., cap. x1v, tom. IV, Bibl. PP., I part., p. 1254; ibid., p. 159. :
Dénombrement mémorable des églises manichéennes.
Les albigeois y sont compris. Tout est venu de Bulgarie.
La méme origine prouvée par Matthieu Paris Le pape des albigeois en Bulgarie.
H ypocrisie profonde de ces hérétiques, par Ener-
vin.
de lieux inconnus. Renier nous parle des Runcariens, ! une secte de manichéens de son temps, dont le nom venoit d'un village. Qui sait si ce mot de Runcariens n'étoit pas une € de celui de Drungariens ?
Nous voyons dans le méme auteur et ailleurs tant de divers noms de ces hérétiques, que ce seroit un vain travail d'en rechercher l'origine. Patariens, Poplicains, Toulousains, Albigeois, Cathares : c'étoit, sous des noms divers et souvent avec quelques diversités, des sectes de manichéens, tous venus de la Bulgarie; d’où aussi ils prenoient le nom qui étoit le plus dans la bouche du vulgaire.
Cette origine est si certaine, que 1 nous la voyons encore reconnue au treizième siècle. « En ces temps, dit Matthieu Paris (c'est en l'an 1293), les hérétiques albigeois se firent un antipape nommé Barthélemi dans les confins de la Bulgarie, de la Croatie et de la Dalmatie ?. » On voit ensuite que les albigeois alloient le consulter en foule; qu'il avoit un vicaire à Carcassonné et à Toulouse, et qu'il envoyoit ses évéques de tous cótés : ce qui revient manifestement à ce que disoit Enervin *, que ces hérétiques avoient leur pape, encore que le méme auteur nous apprenne que tous ne le reconnoissoient pas. Et afin qu'on ne doutàt point de l'erreur de ces albigeois de Matthieu Paris, le méme auteur nous raconte que « les albigeois d'Espagne, » qui prirent les armes en 1234, entre plusieurs autres erreurs, « nioient principalement le mystère de l'Incarnation *. »
Au milieu de tant d'impiétés ces hérétiques avoientun extérieur surprenant. Enervin les fait parler en ces termes : « Vous autres, disoient-ils aux catholiques, vous joignez maison à maison et champ à champ : les plus parfaits d'entre vous, comme les moines et les chanoines réguliers, s'ils ne possèdent point de biens en propre, les ont du moins en commun. Nous qui sommes les pauvres de Jésus-Christ, sans repos, sans domicile certain, nous errons de ville en ville comme des brebis au milieu des loups, et
1 Ren., cap. xiv, tom. IV, Bibl. PP., I part., p. 753, 765. — ? Matt. Paris, i» Henr. Il, an. 1293, p. 317. — 3 Epist. Enerv, ad S. Bern. anal. ue | I, — ^ Ibid., an. 1234, p. 395.