LIVRE XI, N. LXVIII
aux cinq chapitres qu'on avoit repris dans son maître ‘. Il avoit entre ses mains l’écrit où l'on avoit recueilli de la propre bouche de l'hérésiarque toutes ses nouvelles erreurs. Mais ce saint abbé attendoit, pour les réfuter, qu'il en füt encore plus assuré. Saint Bernard, qui a vu de prés ces hérétiques, en savoit plus que Pierre le Vénérable, qui n'en écrivoit que par rapport : mais il ne savoit pas tout, et c'est pourquoi il n'osoit pas les appeler tout à fait manichéens ? ; car il n'étoit pas moins circonspect que Pierre le Vénérable à ne leur rien imputer que de certain. En effet voici comme il parle de leurs impuretés : « On dit qu'ils font en secret des choses honteuses *. » On dit, c'est qu'il ne les savoit pas encore avee certitude, et c'est pourquoi il n'osoit en parler positivement. Ceux qui les ont sues en ont parlé : mais cette discrétion de saint Bernard nous fait voir combien est certain ce qu'il leur objeete.
Mais, dit-on, il étoit crédule, et Othon de Frisingue, auteur du ;xvur. temps, lui en a fait le reproche. Il faut encore écouter cette COR ee jecture que les protestans font tant valoir *. Il est vrai, Othon de re Frisingue trouve saint Bernard trop crédule, à cause qu'il fit pr dem condamner les erreurs visibles de Gilbert de la Poirée (a) évêque de Poitiers *, que son disciple Othon tâchoit d'excuser. Ce reproche d'Othon est done une excuse qu'un disciple affectionné prépare à son maitre. Voyons toutefois en quoi il fait consister la crédulité de saint Bernard. « C'est , dit Othon, que cet abbé, et par la ferveur de sa foi, et par sa bonté naturelle, avoit un peu trop de crédulité; en sorte que des docteurs qui se fioient trop à la raison humaine et à la sagesse du siécle, lui devenoient suspeets; et si on lui rapportoit que leur doctrine ne füt pas tout à fait conforme à la foi, il le croyoit aisément *. » Avoit-il tort? Non sans doute, et l'expérience fait assez voir que Pierre Abélard , qui lui devint suspect par cette raison, et Gilbert, qui expliquoit la Trinité plutôt selon les Topiques d'Aristote que selon la tradition et la règle de la foi, s'écartérent du bon chemin, puisque leurs
1 Ep. ad Episc. Arelat., etc., anle Epist. contra Petrob., ibid., p. 1034. — 2 Serm. LXVI, in Cant. — 3 Serm. Lxv. — * Albert. La Roq. — 50th. Fris., 7n Frider., lib. I, cap. XLVT, XLvir. — 6 [bid.
(a) De la Porrée.
8. Bernard n'impule rien à Pierre de Bruis et à Henri séducteur des Toulousains, qu'il ne le
sache.
Conclu-
erreurs condamnées dans les conciles, sont également abandonnées des catholiques et des protestans.
N’accusons donc pas ici la crédulité de saint Bernard. S'il nous a représenté Henri le disciple de Pierre de Bruis et le séducteur des Toulousains, comme le plus scélérat etle plus hypocrite de tous les hommes , tous les auteurs du temps en ont fait le méme jugement :. Les erreurs qn'il attribue aux disciples de ces hérétiques ont été reconnues, et se découvroient tous les jours de plus en plus, comme la suite de cette histoire l'a fait paroitre. Ce n'étoit pas témérairement que saint Bernard leur imputoit celles que nous trouvons dans ses sermons. « Je veux, dit-il, vous raconter leurs impertinences, que nous avons reconnues par leurs réponses qu'ils ont faites sans y penser aux catholiques , ou par les reproches mutuels que leurs divisions ont fait éclater, ou par les choses qu'ils ont avouées lorsqu'ils se sont convertis *. » Voilà comme on reconnut ces impertinences, que saint Bernard appelle dans la suite des blasphémes. Quand il n'y auroit autre chose dans les henriciens que leur aveugle attachement pour ces femmes qu’ils tenoient dans leur compagnie, comme le raconte saint Bernard, et avec lesquelles ils passoient leur vie enfermés dans la méme chambre nuit et jour, c'en seroit assez pour les avoir en horreur. Cependant la chose étoit si publique, que saint Bernard vouloit qu'on les connüt à cette marque : « Dites-moi, leur disoit-il, mon ami, quelle est cette femme? Est-ce votre épouse? Non, répondent-ils , cela ne convient pas à ma profession. Est-ce votre fille, votre sœur, votre nièce? Non, elle ne m'appartient par aucun degré de parenté. Mais savez-vous quil n'est pas permis selon les lois de l'Eglise à ceux qui ont professé la continence, de : demeurer avec des femmes? Chassez donc celle-ci, si vous ne voulez pas scandaliser l'Eglise : autrement ce fait, qui est manifeste , nous fera soupconner le reste qui ne l'est pas tant *. » Il n'étoit pas trop crédule dans ce soupçon, et la turpitude de ces faux continens a depuis été révélée à toute la terre.
D'où vient done que les protestans entreprennent la défense de
1 Epist. ccxLr, ad Hildeph., com. Pet.Ven., cont. Petrob.; Act. Hild., Anal. ur, p. 312 et seq., etc. — ? Serm. Lxv, in Cant., n. 8. — 3 Ibid., n. 6.