LIVRE XI, N. LXXI, LXXIL
ces scélérats? La cause en est trop claire. C'estl'envie de se donner des prédécesseurs. Ils ne trouvent que de telles gens qui rejettent et le culte de la eroix, et la prière des Saints, et l'oblation pour les morts. Ils sont fâchés de ne remarquer les commencemens de leur Réforme que dans des manichéens. Parce qu'ils grondent contre le Pape et contre l'Eglise romaine, la Réforme est bien disposée en leur faveur. Les catholiques de ce temps-là leur reprochent de penser mal del Eucharistie. Nos protestans voudroient bien que ce fussent de simples bérengariens, et non pas des manichéens à qui l'Eucharistie déplait dans son fond. Mais enfin quand cela seroit, ces réformés, que vous voulez étre de vos gens, cachoient leur doctrine , fréquentoient les églises, honoroient les prétres, alloient à l'offrande : ils se confessoient, ils communioient, ils prenoient avec nous, poursuit saint Bernard, le corps et le sang de Jésus-Christ *. » Les voilà donc dans nos assemblées, qu'ils détestoient dans leur cœur comme des conventicules de Satan; à la messe, qu'ils regardoient dans leur erreur comme une idolàtrie et un sacrilége; et enfin dans les exercices de l'Eglise romaine, qu'ils croyoient le royaume de l'Antechrist. Est-ce là les disciples de celui qui a ordonné de précher son Evangile sur les toits? Sont-ce là les enfans de lumière ? Ces œuvres sont-elles de celles qui paroissent dans le jour, ou de celles que la nuit doit eacher? En un mot, est-ce là les prédécesseurs que se donne la Réforme ?
Les vaudois ne valent pas mieux pour établir une succession légitime. Leur nom est tiré de Valdo, auteur de la secte. C'est dans Lyon qu'ils prirent naissance. On les nomma les pauvres de Lyon à cause de la pauvreté qu'ils affectoient ; et comme la ville de Lyon se nommoit alors Leona en latin, on les appela aussi tout court Léonistes ou Lyonistes, comme qui eût dit les Lyonnois.
On les appela encore les Insabbatés, d'un aucien mot qui signifioit des souliers, d’où sont venus d'autres mots d'une semblable
1 Serm. Lxv, in Cant., n. 8; Eckbert. Rein.
sion. Qu'il n’y a que la honte d'avouer les albigeois pour auteurs.
Commencement des
vaudois, ou pauvres
de Lyon.
LXXIT, Les noms de la secte,
signification , qui sont encore en usage en beaucoup de langues aussi bien que dans la nôtre. Cest de là donc qu'on les appela les Insabbatés *, à cause de certains souliers d'une forme particulière qu'ils coupoient par-dessus pour faire paroître les pieds nus (a), à l'exemple des apôtres, à ce qu'ils disoient ; et ils afféctoient cette chaussure, pour marque de leur pauvreté apostolique.
wxun Voici maintenant leur histoire en abrégé. Lorsqu'ils se sont sé-
Leur his-
wire ii. parés, ils n'avoient encore que trés-peu de dogmes contraires aux
sée en
4w. nôtres, et peut-être point du tout. En l'an 1160, Pierre Valdo (b),
Leurs com
»»»- marchand de Lyon, dans une assemblée où il étoit selon la coumo PE «aime avec les autres riches trafiquans, fut si vivement frappé de la mort subite d'un des plus apparens de la troupe , qu'il distribua aussitôt tout son bien, qui étoit grand, aux pauvres de cette ville*; et en ayant par ce moyen ramassé un grand nombre, il leur apprit la pauvreté volontaire, et à imiter la vie de Jésus-Christ et des apótres. Voilà ce que dit Renier, que les protestans flattés des éloges que nous verrons qu'il donne aux vaudois, veulent qu'on croie sur ce sujet plus que tous les autres auteurs. Mais on va voir ce que peut la piété mal conduite. Pierre Pylicdorf, qui a vu les vaudois dans leur force et en a représenté non-seulement les dogmes, mais encore la conduite avec beaucoup de simplicité et de doctrine, dit que ce Valdo, touché des paroles de l'Evangile oü la pauvreté est si hautement recommandée, crut que la vie apostolique ne se trouvoit plus sur la terre *. Résolu de la renouveler, il vendit tout ce qu'il avoit. « D'autres en firent autant touchés de componction, » et ils s'unirent ensemble dans ce dessein. Au commencement cette secte, obscure et timide, ou n'avoit encore aucun dogme particulier, ou ne se déclaroit pas; ce qui a fait qu'Ebrard de Béthune n'y remarque que l'affectation d'une superbe et oisive pauvreté. On voyoit ces Insabbatés ou ces Sabbatés , comme il les nomme *, avec leurs pieds nus, ou plutót avec « leurs souliers
t Ebrard., ibid., cap. XXV; Conrad., Ursper., Chron. ad an. 1212. — ? Ren., cap. V, p. 749. — ? Lib. cont. Vaid., cap. 1, tom. IV, Bibl. PP., IL part., p. 719. — * Antih., cap. XXV; ibid., 1168.
(a) Insabbatati : ensabatés ou ensabotés, suivant qu'on fait venir le mot de savates ou de sabots. Cette sorte de chaussure devoit être une marque de la pauvreté évangélique. — (b) Né au village de Vaux en Dauphiné, d’où le nom Pierre de Vaux, ou Petrus de Valdo, ou Valdo tout court.