LIVRE XI, N. CXX, CXXI
Aprés toutes ces conférences avec ceux de Strasbourg et de Bâle, en 1536 Genève fut consultée par les vaudois ses voisins; et c'est alors que commenca leur société avec les calvinistes, par les instructions de Farel ministre de Genève. Mais il ne faut qu'entendre parler des calvinistes eux-mémes, pour voir combien les vaudois étoient éloignés de leur Réforme. Crespin, dans l'Histoire des Martyrs , dit «que ceux d'Angrogne, par longue succession et comme de pére en fils avoient suivi quelque pureté de doctrine t. » Mais pour montrer combien à leur gré cette pureté de doctrine étoit légère, il dit en un autre endroit où il ‘parle des vaudois de Mérindol: « Que si peu de vraye lumière qu’ils avoient, ils taschoient de l'allumer davantage de jour en jour, à envoyer cà et là, voires jusques bien loin où ils oyoient dire qu'il s'élevoit quelque rayon de lumière ?. » Et ailleurs il convient encore que « leurs ministres, qui les enseignoient secrétement, ne le faisoient pas avec telle pureté qu'il le falloit : car d'autant que l'ignorance s'estoit débordée par toute la terre, et que Dieu avoit à bon droit laissé errer les hommes comme bestes brutes, ce n'est point merveille si ces pauvres gens n'avoient point la doctrine si pure qu'ils ont eüe depuis, et l'ont encore plus aujourd'huy que jamais ?. » Ces derniéres paroles font sentir la peine qu'ont eue les calvinistes depuis 1536 à conduire les vaudois où ils vouloient; et enfin il n'est que trop clair que depuis ce temps il ne faut plus regarder cette secte comme attachée à sa doctrine ancienne, mais comme réformée par les calvinistes.
Bèze fait assez entendre la méme chose, quoiqu'avec un peu plus de précaution, lorsqu'il avoue dans ses Portraits « que la pureté de la doctrine s'estoit aucunement abâtardie par les vaudois*. » Et dans son Histoire, que « par succession de temps ils avoient aucunement décliné de la piété et de la doctrine *. » Il parle plus franchement dans la suite, puisqu'il confesse que « par longue succession de temps la pureté de la doctrine s'estoit grandement abátardie entre leurs ministres; » en sorte qu'ils reconnurent par le ministère « d'OEcolampade , de Bucer et autres, comme peu à
1 Cresp., Hist. des Mart., en 1536, fol. 111.— ? En 1543, fol. 133.— $ En 1561, fol. 532. — ^ Liv. I, p. 23, 1536. — 5 Ibid., p. 35, 36, 1544.
Les vaudois nullement calvinistes ; preuve par Crespin.
Preuve par Béze.
Changement des vaudois de - Calabre, et leur entière exlinclion.
CXXIIT.
Les vaudois d'à présent ne sont pas
prédéces- Seurs, mais sectateurs des calvinistes,
CXXIV, Nul secours à tirer des vaudois pour les calvinisles
peu la pureté de la doctrine n'estoit demeurée entre eux , et donnérent ordre, envoyant vers leurs fréres en Calabre, que tout fust remis en meilleur estat. »
Ces Fréres de Calabre étoient comme eux des fugitifs, qui selon les maximes de la secte, tenoient leurs assemblées, au rapport de Gilles, « le plus couvertement qu'il leur estoit possible, ef dissimuloient plusieurs choses contre leur volonté !. » On doit entendre maintenant ce que ce ministre nous cache sous ces mots. C'est que ces vaudois de Calabre, à l'exemple de tous les autres , faisoient tout l'exercice de bons catholiques; et je vous laisse à penser s'ils eussent pu s'en exempter en ce pays-là , aprés ce que l'on a vu de la dissimulation des vallées de Pragelas et d'Angrogne. En effet Gilles nous raconte que ces Calabrois , persuadés à la fin de se retirer des assemblées ecclésiastiques et n'ayant pu se résoudre, comme ce ministre le leur conseilloit, à quitter un si beau pais, furent bientót abolis.
Ainsi finirent les vaudois. Comme ils n'avoient subsisté qu'en se cachant, ils tombèrent aussitôt qu'ils prirent la résolution de se découvrir; car ce qui resta depuis sous le nom de Vaudois n'étoit plus, comme il paroit , que des calvinistes, que Farel et les autres ministres de Genève avoient formés à leur mode : de sorte que ces vaudois, dont ils font leurs prédécesseurs et leürs ancêtres, à vrai dire ne sont que leurs successeurs, et de nouveaux sectateurs qu'ils ont attirés à leur croyance.
Mais aprés tout , de quel secours sont aux calvinistes ces vaudois dont ils veulent s'autoriser? Il est constant par cette histoire que Valdo et ses disciples sont tous de simples laiques, qui sans ordre et sans mission se sont ingérés de précher, et dans la suite d'administrer les sacremens. lls se sont séparés de l'Eglise sur une erreur manifeste et détestée par les protestans autant que par les catholiques , qui est celle du donatisme ; encore ce donatisme des vaudois est-il sans comparaison plus mauvais que l'ancien donatisme de l'Afrique, si puissamment réfuté par saint Augustin. Ces donatistes d'Afrique disoient à la vérité qu'il falloit être saint pour administrer validement les sacremens : mais ils n'é-
1 Gilles, chap. 111 et XXIX.