‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 293 sur 387 · LIVRE XI, N. CXXXIX, CXL · texte numérisé non relu

LIVRE XI, N. CXXXIX, CXL

toulousains et albigeois comme de vrais manichéens, ils ne peuvent pas nier qu'il n'y en ait eu, et méme en ces pays-là ; et c'étoit ceux, disent-ils, que l'on appeloit Cathares ou Purs :. Mais ils ajoutent qu'ils étoient en trés-petit nombre, puisque Renier qui les connoissoit si bien nous assure qu'ils n'avoient « que seize églises dans tout le monde; » et au reste que le nombre de ces Cathares n'excédoit pas quatre mille dans toute la terre : « Au lieu, dit Renier, que les croyans sont innombrables. » Ces ministres laissent à entendre par ce passage que ces seize églises et quatre mille hommes répandus dans tout l'univers, n'y pouvoient pas faire tout le bruit et toutes les guerres qu'y ont faites les albigeois : qu'il faut donc bien qu'on ait étendu le nom de Cathares ou de Manichéens à quelque autre secte plus nombreuse ; et que c'est celle des vaudois et des albigeois qu'on appeloit du nom de Manichéens, ou par erreur ou par calomnie.

Qui veut voir jusqu'où peut aller la prévention ou l'illusion , n'a qu'à entendre aprés les discours de ces ministres la vérité que je vais dire, ou plutót il ne faut que se souvenir de celle que j'ai déjà dite. Et premièrement pour ces seize églises, on a vu que le mot d'église se prenoit en cet endroit de Renier?, non pour des églises particulières qui étoient en certaines villes, mais souvent pour des provinces entières : ainsi on voit parmi ces églises, « l'église de l'Esclavonie, l'église de la Marche en Italie, l'église de France, l'église de Bulgarie, » la mère de toutesles autres. Toute la Lombardie étoit renfermée sous le titre de deux églises; celles de Toulouse et d'Albi, qui en France furent autrefois les plus nombreuses, comprenoient tout le Languedoc , et ainsi du reste : de manière que sous ces seize églises on exprimoit toute la secte comme divisée en seize cantons, qui toutes avoient leur rapport à la Bulgarie, comme on a vu.

Nous avons aussi remarqué, pour ce qui regarde ces quatre mille cathares, qu'on n'entendoit sous ce nom que les parfaits de la secte, qu'on ;appeloit Elus du temps de saint Augustin; mais qu'en méme temps Renier assuroit que s'il n’y avoit de son temps, c'est-à-dire au milieu du treizième siècle où la secte étoit affoiblie,

1 Aub., 968; La Roq., 460, ex Ren., cap. vi. —*? Ren., cap. vI.

—lions des ministres.

Seize églises des ma-

nichéens,

qui comprenoient toute la secte,

Les cathares au nombre de quatre mille. Ce que c'étoit.

Si le mot de croyans signiñe les vaudois chez les anciens auteurs.

Illusion d’Aubertin

Conclusion. Que les vaudois

ne sont

point du sentiment des calvinisles.

Ce qu'il faut croire de la vie des vaudois.

que quatre mille cathares parfaits, la multitude du reste de la secte, c'est-à-dire des simples croyans, étoit encore infinie.

La Roque aprés Aubertin prétend que le mot de croyans signifioit les vaudois ‘, à cause que Pylicdorf et Renier lui-même les appellent ainsi. Mais c’est encore ici une illusion trop grossiere. Le mot de croyans étoit commun à toutes les sectes : chaque secte avoit ses croyans ou ses sectateurs. Les vaudois avoient leurs croyans, credentes ipsorum, dont Pylicdorf a parlé en divers endroits. Ce n'est pas que le mot de croyans fût affecté aux vaudois : mais c’est que, comme les autres, ils avoient les leurs. L'endroit de Renier cité par les ministres dit que les hérétiques « avoient leurs croyans, credentes suos, auxquels ils permettoient toute sorte de crimes?.» Ce n'est pas des vaudois qu'il parle, puisqu'il en loue les bonnes mœurs. Le méme Renier nous raconte les mystères des cathares, ou la fraction de leur pain; et il dit « qu'on recevoit à cette table non-seulement les cathares, hommes et femmes, mais encore leurs croyans ?, c'est-à-dire ceux qui n'étoient pas encore arrivés à la perfection des cathares : ce qui montre manifestement ces deux ordres'si connus parmi les manichéens ; et ce qu'on marque, que les simples croyans sont recus à cette espèce de mystère, fait voir qu'il y en avoit d'autres dont ils n'étoient pas jugés dignes. C'est donc de ces croyans des cathares que le nombre étoit infini : et ceux-là conduits par les autres, dont le nombre étoit plus petit, faisoient tout le mouvement dont l'univers étoit troublé.

Voilà donc les subtilités, pour ne pas dire les artifices, où sont réduits les ministres pour se donner des prédécesseurs. Ils n'en ont point dont la suite soit manifeste : ils en vont chercher, comme ils peuvent, parmi des sectes obscures, qu'ils tàchent de réunir et d'en faire de bons calvinistes, quoiqu'il n'y ait rien de commun entre eux que la haine contre le Pape et contre l'Eglise.

On me demandera peut-étre ce que je crois de la vie des vaudois que Renier a tant vantée. J'en croirai tout ce qu'on voudra, et plus, si l'on veut, que n'en dit Renier; car le démon ne se

1 Aub., 968; La Roq., 460, cap. 1, XIV, xviii, p. 780, etc. — 2 Cap. 1, p. 747. — 9 [bid., cap. vi, p. 156. *

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