‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 294 sur 387 · LIVRE XI, N. CXLIV · texte numérisé non relu

LIVRE XI, N. CXLIV

soucie pas par où il tienne les hommes. Ces hérétiques toulousains, manichéens constamment, n'avoient pas moins que les vaudois cette piété apparente. C'est d'eux que saint Bernard a dit : « Leurs mœurs sont irréprochables; ils n'oppriment personne; ils ne font de tort à personne; leurs visages sont mortifiés et abattus par le jeüne; ilsne mangent point leur pain comme des paresseux, etils travaillent pour gagner leur vie‘. » Qu'y a-t-il de plus spécieux que ces hérétiques de saint Bernard? Mais après tout c'étoit des manichéens, et leur piété n'étoit que feinte. Regardez le fond: c'est l'orgueil, c’est la haine contre le clergé, c'estl'aigreur contre l'Eglise; c'est par là qu'ils ont avalé tout le venin d'une abominable hérésie. On méne oü l'on veut un peuple ignorant, lorsqu'aprés avoir allumé dans son cœur une passion violente, et surtout la haine contre ses conducteurs, on s'en sert comme d'un lien pour l'entrainer. Mais que dirons-nous des vaudois qui se sont si bien exemptés des erreurs manichéennes? Le démon a fait son œuvre en eux, quand il leur a inspiré le méme orgueil; la méme ostentation de leur pauvreté prétendue apostolique; la ménie présomption à nous vanter leurs vertus; la méme haine contre le clergé, poussée jusqu'à mépriser les sacremens dans leurs mains; la méme aigreur contre leurs fréres portée jusqu'à la rupture et jusqu'au schisme. Avec cette aigreur dans le eceur, fussent-ils à l'extérieur encore plus justes qu'on ne dit, saint Jean m'apprend qu'ils sont homicides?. Fussent-ils aussi chastes que les anges, ils ne seront pas plus heureux que les vierges folles dont les lampes étoient sans huile?, et les eceurs sans cette douceur qui seule peut nourrir la charité.

Renier a donc bien marqué le caractère de ces hérétiques, quand il attribue la cause de leur erreur à leur haine, à leur aigreur, à leur chagrin : Sic processit doctrina, ipsorum et rancor *. Ces hérétiques, dit-il, dont l'extérieur étoit si spécieux, lisoient beaucoup, et « prioient peu. Ils alloient au sermon, mais pour tendre des piéges aux prédicateurs, comme les Juifs en tendoient au Fils de Dieu ; » c’est-à-dire qu'il y avoit parmi eux beaucoup d'esprit de dispute, et peu d'esprit de componction. Tous ensemble, et mani-

1 Serm. Lxv, in Cant.— ? 1 Joan., 11, 45.— 3 Matth., xxv, 3.— * Chap. v, p. 149.

L'aigreur est le caractère de cette secte.

Abus de l'Ecriture.

CXLY.

Eminente sainteté dans l'Eglise catholique.

S. Bernard

chéens et vaudois, ils ne cessoient de crier contre les inventions humaines et de citer l'Ecriture sainte , dont ils avoient un passage toujours prét, quoi qu'on leur püt dire. Lorsqu'interrogés sur la foi ils éludoient la demande par des équivoques !, si si on les en reprenoit, c'étoit, disoient-ils, Jésus-Christ méme qui leur avoit appris cette pratique , lorsqu'il avoit dit aux Juifs : « Détruisez ce temple , et je le rebâtirai en trois jours ?, » entendant du temple de son corps ce que les Juifs entendoient de celui de Salomon. Ce passage sembloit fait exprés à qui ne savoit pas le fond des choses. Les vaudois en avoient cent autres de cette sorte qu'ils savoient tourner à leurs fins; et à moins d'étre fort exercé dans les Ecritures, on avoit peine à se tirer des filets qu'ils tendoient. Un autre auteur nous remarque un caractère bien particulier de ces faux pauvres ?. Ils n'alloient point comme un saint Bernard , comme un saint Francois, comme les autres prédicateurs apostoliques, attaquer au milieu du monde les impudiques, les usuriers, les joueurs, les blasphémateurs et les autres pécheurs publies, pour tácher de les convertir. Ceux-ci au contraire , s'il y avoit dans les villes ou dans les villages des gens retirés et paisibles, c'étoit dans leurs maisons qu'ils s'introduisoient avec leur simplicité apparente. À peine osoient-ils élever la voix, tant ils étoient doux : mais les mauvais prêtres et les mauvais moines étoient mis aussitôt sur le tapis : une satire subtile et impitoyable prenoit la forme de zèle; les bonnes gens qui les écoutoient étoient pris; et transportés de ce zèle amer, ils s'imaginoient encore devenir plus gens de bien en devenant hérétiques : ainsi tout se corrompoit. Les uns étoient entraînés dans le vice par les grands scandales qui paroissoient dans le monde de tous cótés : le démon prenoit les simples d'une autre manière; et par une fausse horreur des méchans il les aliénoit de l'Eglise, où l'on en voyoit tous les jours croitre le nombre.

Il n'y avoit rien de plus injuste, puisque l'Eglise, loin d'approuver les désordres qui donnoient lieu aux révoltes des hérétiques, les détestoit par tous ses décrets, et nourrissoit en méme temps dans son sein des hommes d'une sainteté si éminente,

1 Ren,, ?bid. — ? Joan., 11, 19. — ? Pylied., cap. x, p. 283,

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