LIVRE XI, N. CXLVI, CXLVII
qu’auprès d'elle toute la vertu de ces hypocrites ne paroissoit que foiblesse. Le seul saint Bernard, que Dieu suscita en ce temps-là avec toutes les graces des prophètes et des apôtres pour combattre les nouveaux hérétiques lorsqu'ils faisoient de plus grands efforts pour s'étendre en France, suffisoit pour les confondre. C'étoit là qu'on voyoit un esprit vraiment apostolique , et une sainteté si éclatante, qu'elle fut en admiration même à ceux dont il avoit combattu les erreurs : de manière qu'il y en eut, qui en damnant insolemment les saints docteurs, exceptoient saint Bernard de cette sentence 1, et se crurent obligés à publier qu'à la fin il s'étoit mis dans leur parti; tant ils rougissoient d'avoir contre eux un tel témoin. Parmi ses autres vertus, on voyoit reluire et dans lui et dans ses fréres les saints moines de Citeaux et de Clairvaux, pour ne point parler des autres , cette pauvreté apostolique dont les hérétiques se vantoient : mais saint Bernard et ses disciples, pour avoir porté cette pauvreté et la mortification chrétienne à sa dernière perfection , ne se glorifioient pas d’être les seuls qui eussent conservé les sacremens, et n’en étoient pas moins obéissans aux supérieurs même mauvais, distinguant avec J ésus-Christ les abus d’avec la chaire et la doctrine.
On pourroit compter dans le même temps de trés-grands saints, non-seulement parmi les évêques, parmi les prêtres , parmi les moines, mais encore dans le commun peuple, et méme parmi les princes et au milieu des pompes du monde : mais les hérétiques - pe vouloient voir que les vices, afiu de dire plus hardiment avec le pharisien : « Nous ne sommes pas comme le reste des hommes M» nous sommes purs, nous sommes ces pauvres que Dieu aime : venez à nous, si vous voulez recevoir les sacremens.
Il ne faut donc pas s'étonner de la régularité apparente de leurs mœurs, puisque c'étoit une partie de la séduction contre laquelle nous avons été prémunis par tant d'avertissemens de l'Evangile. On ajoute, comme un dernier trait de la piété extérieure de ces hérétiques, qu'ils ont souffert avec une patience surprenante. Il est vrai, et c’est le comble de l'illusion. Car les hérétiques de ces temps-là, et méme les manichéens dont nous avons vu les infa-
1 Apud, Ren., cap. VI, p. 755. — ? Luc., xvii, 11.
Aigreur et présomption des héréliques
S'il faut se laisser surprendre à leur fausse constance.
Réponse mémorable de S, Bernard
Condamnalion inévitable de ces héréliques, en ce qu'ils reniolent leur religion.
mies, aprés avoir biaisé et dissimulé le plus longtemps qu'ils pouvoient pour se délivrer du dernier supplice, lorsqu'ils étoient convaincus et condamnés selon les lois, couroient à la mort avec joie. Leur fausse constance étonnoit le monde : Enervin, qui les accusoit, ne laissoit pas d'en être frappé , et demandoit avec inquiétude à saint Bernard la raison d'un tel prodige !. Mais le Saint trop instruit des profondeurs de Satan , pour ignorer qu'il savoit faire imiter jusqu'au martyre à ceux qu'il tenoit captifs , répondoit que par un juste jugement de Dieu le malin pouvoit avoir puissance, « non-seulement sur les corps des hommes, mais encore sur leurs cœurs ?; » et que s'il avoit bien pu porter Judas à se donner la mort à lui-méme, il pouvoit bien porter ces hérétiques à la souffrir de la main des autres. Ne nous étonnons donc pas de voir des martyrs de toutes les religions, et méme dans les plus monstrueuses, et apprenons par cet exemple à ne tenir pour vrais martyrs que ceux qui souffrent dans l'unité.
Mais ce qui devroit éternellement désabuser les protestans de toutes ces sectes impies, c'est la détestable coutume de renier leur religion, et de participer à notre culte pendant qu'ils le rejetoient dans leur cœur. Il est constant que les vaudois, à l'exemple des manichéens, ont vécu dans cette pratique depuis le commencement de la secte jusque vers le milieu du dernier siècle. Séyssel ne pouvoit assez s'étonner ? de la fausse piété de leurs barbes, qui condamnoient les mensonges, jusqu'aux plus légers, comme aulant de péchés mortels, et ne craignoient point devant les juges de mentir sur leur foi avec une opiniâtreté si étonnante, qu'à peine pouvoit-on leur en arracher la confession avec la question la plus rigoureuse. Ils défendoient de jurer pour rendre témoignage à la vérité devant le magistrat; et en méme temps ils juroient tout ce qu'on vouloit pour tenir leur secte et leur croyance cachées : tradition qu'ils avoient recue des manichéens, comme ils avoient aussi hérité de leur présomption et de leur aigreur. Les hommes s’accoutument à tout, quand une fois leurs conducteurs ont pris l'ascendant sur leurs esprits, et surtout lorsqu'ils les ont engagés dans une cabale sous prétexte de piété.
1 Analect., liv. MI, p. 454, — ? Serm. Lxvi, in Cant., sub. fin. — 8 Fol. 47.