‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 304 sur 387 · LIVRE XI, N. CLXXVII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, N. CLXXVII

hommes qu'on admire parmi les protestans. S'agit-il de condamner l'Eglise romaine? Ils ne cessent de lui reprocher l'ignorance de ses prêtres et de ses moines. S'agit-il des ignorans de ces derniers siècles, qui ont prétendu réformer l'Eglise par le schisme ? Ce sont des pêcheurs devenus apôtres, encore que leur ignorance demeure marquée éternellement dès le premier pas qu'ils ont fait. N'importe; si nous en croyons les luthériens, dans la préface qu'ils mirent à la tête de l'Apologie des frères en Vimprimant à Vitenberg du temps de Luther : si, dis-je, nous les en croyons, €'étoit dans cette ignorante société et dans cette poignée de gens que « l'Eglise de Dieu s'étoit conservée, lorsqu'on la croyoit tout à fait perdue t. »

Cependant ces restes de l'Eglise, ces dépositaires de l'ancien christianisme , étoient eux-mémes honteux de ne voir dans tout le monde aucune église de leur croyance. Camérarius nous apprend? qu'au commencement de leur séparation il leur vint en la pensée de s'informer s'ils ne trouveroient point en quelque endroit de la terre , et principalement en Gréce ou en Arménie , ou quelque part en Orient , le christianisme que l'Occident avoit perdu tout à fait dans leur pensée. En ce temps plusieurs prétres grecs , qui s’étoient sauvés du sac de Constantinople en Bohême et que Roquesane y avoit reçus dans sa maison, eurent permission de célébrer les saints mystéres selon leur rit. Les fréres y virent leur condamnation , et la virent encore plus dans les entretiens qu'ils eurent avec ces prétres. Mais quoique ces Grecs les eussent assurés qu'en vain ils iroient en Grèce y chercher des chrétiens à leur mode et qu'ils n'en trouveroient jamais, ils nommérent des députés, gens habiles et avisés, dont les uns coururent tout l'Orient, d'autres allérent du cóté du nord dans la Moscovie, et d'autres prirent leur route vers la Palestine et l'Egypte : d’où s'étant rejoints à Constantinople selon le projet qu'ils en avoient fait, ils revinrent enfin en Bohème dire à leurs frères pour toute réponse, qu'ils se pouvoient assurer d’être les seuls de leur croyance dans toute la terre.

-1 Joan. Eusleb., in orat. præfixä, Apol. frat., sub hoc titulo : OEconomia, etc., ap. Lyd., tom. II, p. 95. — ? De Eccl. frat., p. 91.

Leurs vaines enquétes à chercher dans tout l'univers quelque église de leur croyance.

CLXXVIII Comment ils recherchoient l'ordinalion dans l'Eglise catholique

Reproches que leur fait Luther

Leur solitude dénuée de la succession et de toute ordination légitime leur fit tant d'horreur, qu'encore du temps de Luther ils envoyolent de leurs gens qui se couloient furtivement dans les ordinations de l'Eglise romaine : un traité de Luther, que nous avons cité ailleurs, nous l'apprend. Pauvre église qui destituée du principe de fécondité que Jésus-Christ a laissé à ses apôtres et dans l'ordre apostoliqüe , étoient contraints de se méler parmi nous pour y venir mendier ou plutót dérober les ordres!

Au reste Luther leur reprochoit qu'ils ne voyoient goutte non plus que Jean Hus dans la justification, qui étoit le point principal de l'Evangile : car « ils la mettoient, poursuit-il , dans la foi et dans les œuvres ensemble , ainsi qu'ont fait plusieurs Pères ; et Jean Hus étoit plongé dans cette opipion !. » Il a raison : car ni les Pères, ni Jean Hus, ni Viclef son maitre, ni les orthodoxes, ni les hérétiques , ni les albigeois, ni les vaudois, ni aucun autre, n'avoient songé avant lui à la justice imputative. C'est pourquoi il méprisoit les fréres de Bohéme, « comme des gens sérieux, rigides , d'un regard farouche , qui se martyrisoient avec la loi et les œuvres, et qui n'avoient pas la conscience joyeuse ?. » C'est ainsi que Luther traitoit les plus réguliers à l'extérieur de tous les réformateurs schismatiques et les seuls restes de la vraie Eglise, à ce qu'on disoit. Il fut bientôt satisfait : les frères outrerent la justification luthérienne , jusqu'à donner aveuglément dans les excès des calvinistes , et méme dans ceux dont les calvinistes d'aujourd'hui tâchent de se défendre. Les luthériens vouloient que nous fussions justifiés sans y coopérer, et sans y avoir part. Les frères ajoutèrent que c'étoit méme « sans le savoir et sans le sentir, comme un embryon est vivifié dans le ventre de sa mère ?. » Aprés qu'on étoit régénéré, Dieu commencoit à se faire sentir, et si Luther vouloit qu'on connüt avec certitude sa justification , les fréres vouloient encore qu'on füt « entierement et indubitablement » assuré de sa persévérance et de son salut. Ils poussèrent l'imputation de la justice jusqu'à dire que «les péchés, quelque énormes qu'ils fussent, étoient véniels, » pourvu qu'on les

1 Luth., CoZl., p. 286, edit. Franc., an. 1676. — ? Ibid.— 3 Apol., part. IV, ap. Lyd., tom. 1I, p. 244, 248. -

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