LIVRE XIII, N. XII-XIV
certaine pour développer ce secret; et on suppose, en prenant les jours pour années, que les douze cent soixante jours destinés dans l'Apocalypse à la persécution de l'Antechrist, font douze cent soixante ans. Prenons tout cela pour vrai; car il ne s'agit pas de disputer, mais de rapporter historiquement la doctrine qu'on nous donne pour le fondement de la Réforme.
D'abord on y est fort embarrassé de ces douze cent soixante ans de persécution. La persécution est fort lassante, et on voudroit bien trouver que ce temps finira bientôt : c'est ce que notre auteur témoigne ouvertement; car depuis les dernières affaires de France, «l'ame abismée, dit-il, dans la plus profonde douleur que jaye jamais ressentie, j'ay voulu pour ma consolation trouver des fondemens d'espérer une prompte délivrance pour l'Eglise”. » Occupé de ce dessein il va chercher « dans la source mesme des oracles sacrez, pour voir, dit-il, si le Saint-Esprit ne m'apprendroit point de la ruine prochaine de l'empire antichrétien quelgue chose de plus seür et de plus précis que ce que les autres interprétes y avoient découvert ?. »
On trouve ordinairement bien ou mal tout ce qu'on veut dans des prophéties, c’est-à-dire dans des lieux obscurs et dans des énigmes, quand on y apporte de violentes préventions. L'auteur nous avoue les siennes : « Je veux, dit-il, avoüér de bonne foy que j'ay abordé ces divins oracles plein de mes préjugez et tout disposé à croire que nous estions prés de la fin du régne et de lempire de l'Antechrist?. » Comme il se confesse prévenu luiméme, il veut aussi qu'on le lise « avec de favorables préventions : » alors il ne croit pas qu'on puisse s'éloigner de ses pensées*; tout passera aisément avec ce secours.
Le voilà donc bien convaincu, de son propre aveu, d'avoir apporté à la lecture des Livres divins non pas un esprit dégagé de ses préjugés, et par là prét à recevoir toutes les impressions de la divine lumière, mais au contraire un esprit plein de ses préjugez , rebuté de persécutions, qui vouloit absolument en trouver la fin, et la ruine prochaine de cet empire incommode. Il trouve que tous les interprètes remettent l'affaire à longs jours. Joseph Mède,
1 Avis, p. 4. — ? Ibid., 1, 8. — 3 Ibid., p. 8. — * P. 53.
M. Jurieu occupé du soin d'abréger le temps des
prétendues prophéties.
Cet auteur avoue sa prévention
1 abandonne ses guides, et pourquoi,
Impossibililé de
placer les douze cent soixante ans, que la Réforme veut donner à la persécution de l'Antechrist.
Nouvelle date donnée à la naissance
de l'Antechrist par ce ministre dans ses Préjugés.
qu'il avoit choisi pour son conducteur et qui avoit en effet si bien commencé à son gré, s'est égaré à la fin, parce qu'au lieu qu'il espéroit sous un si bon guide «voir finir la persécution dans vingt-cinq ou trente ans, » pour accomplir ce que Mède suppose, il faudroit plusieurs siècles. « Nous voilà, dit-il, bien reculez et bien éloignez de nostre compte : il nous faudra encore attendre plusieurs siécles'. » Cela n’accommode pas un homme si pressé de voir une fin, et d'annoncer de meilleures nouvelles à ses frères.
Mais enfin, malgré qu'il en ait, il faut trouver douze cent soixante ans de persécution bien comptés. Pour en trouver bientôt la fin, il en faut placer de bonne heure le commencement. La plupart des calvinistes avoient commencé ce compte lorsqu'on avoit selon eux commencé à dire la messe et à adorer l'Eucharistie ; car c'étoit là le dieu Maozin, que l'Antechrist devoit adorer, selon Daniel?. Entre autres belles allégories, il y avoit un rapport confus entre Maozin et la messe. Crespin étale ce conte dans son Histoire des Martyrs*; et tout le parti est ravi de cette invention. Mais, quoi! mettre l'adoration de l'Eucharistie dans les premiers siècles, c'est trop tôt : dans le dixième ou dans l'onzième, sous Bérenger, cela se peut; la Réforme ne se soucie guère de ces siécles-là : mais enfin à commencer douze cent soixante ans entiers au dixième ou onzième siècle, il y avoit encore six cent soixante ans au moins de mauvais temps à essuyer : notre auteur en est rebuté; et son esprit lui serviroit de bien peu, s'il ne lui fournissoit quelque expédient plus favorable.
Jusqu'ici dans le parti on avoit respecté saint Grégoire. A la vérité on y trouvoit bien des messes, méme pour les morts, bien des invocations de Saints, bien des reliques ; et ce qui est bien fàcheux à la Réforme, une grande persuasion de l'autorité de son Siége. Mais enfin sa sainte doctrine et sa sainte vie imprimoient du respect. Luther et Calvin l'avoient appelé le dernier évéque de Rome : aprés ce n'étoit que papes et antechrists : mais pour lui , il n'y avoit pas moyen de le mettre dans ce rang. Notre auteur a
! Acc., IIe part., chap. 1v, p. 60. — ? Dan., x1, 38. — 8 Hist. des mart., par Cresp., liv. I.