‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 334 sur 387 · LIVRE XIII, N. XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII, N. XVII

été plus hardi; et dans ses Préjugés légitimes (car il commencoit dés lors à étre inspiré pour l'interprétation de l'Apocalypse), aprés avoir souvent décidé avec tous ses interprétes que l'Antechrist commenceroit avec la ruine de l'empire romain, il déclare « que cét empire a cessé » quand Rome a cessé d'étre « la capitale des provinces, quand cét empire fut démembré en dix parties ; ce qui arriva à la fin du cinquiéme siécle et au commencement du sixiéme'. » C'est ce qu'il répète quatre ou cinq fois, afin qu'on n'en doute pas; et enfin il conclut ainsi : « Il est done certain qu'au commencement du sixiéme siécle les corruptions de l'Eglise estoient assez grandes, et l'orgueil de l'Evesque de Rome estoit déja monté assez haut, pour que l'on puisse marquer dans cet endroit la premiére naissance de l'empire antichrétien. » Et encore : « On peut bien compter pour la naissance de l'empire antichrétien un temps dans lequel on voyoit déja tous les germes de la corruption et de la tyrannie future ?. » Et enfin : « Ce démembrement de l'empire romain en dix parties arriva environ l'an 500, un peu avant la fin du cinquiéme siécle, et dans le commencement du sixiéme?. » Il est donc clair que c'est de là qu'il faut commencer à compter les douze cent soixante ans assignés à la durée de l'empire du papisme.

Par malheur on ne trouve pas l'Eglise romaine assez corrompue dans ce temps-là pour en faire une église antichrétienne; car les Papes de ces temps-là ont été les plus zélés défenseurs du mystère de l'inearnation et de la rédemption du genre humain, et tout ensemble des plus saints que l'Eglise ait eus. Il ne faut qu'entendre l'éloge que donne Denys le Petit*, un homme si savant et si pieux, au pape saint Gélase, qui étoit assis dans la chaire de saint Pierre depuis l'an 492 jusqu'à l'an 496. On y verra: « que toute la vie » de ce saint Pape « étoit ou la lecture ou la prière : » ses jeünes, sa pauvreté, et dans la pauvreté de sa vie son immense charité envers les pauvres, sa doctrine enfin, et sa vigilance qui lui faisoit regarder le moindre relàchement dans un pasteur comme un grand péril des ames, composoient en lui un

1 Préj. lég., | part , p. 82. — ? Ibid., p. 83, 85. — $ Ibid., p. 128. — * Praf., leg., coll. decret. cod. hist., tom. I, p. 183.

Les temps n'y cadrent pas, à cause de la sainteté des Papes d'alors.

évêque tel que saint Paul l'avoit décrit. Voilà le Pape que ce savant homme a vu dans la chaire de saint Pierre vers la fin du cinquième siècle, où l'on veut que l'Antechrist ait pris naissance. Encore cent ans aprés, saint Grégoire le Grand étoit assis dans cette chaire, et toute l'Eglise en Orient comme en Occident étoit remplie de la bonne odeur de ses vertus, parmi lesquelles éclatoient son humilité et son zèle. Néanmoins il étoit assis dans le Siége qui « commencoit à devenir le siége d'orgueil et celuy de la beste!. » Voilà de beaux commencemens pour l'Antechrist. Si ces Papes avoient voulu étre un peu plus méchans, et défendre avec un peu moins de zèle le mystère de Jésus-Christ et celui de la piété, le systéme cadreroit mieux : mais tout s'accommode ; l'Antechrist ne faisoit encore que de naitre?, et dans ses commencemens rien n'empéche qu'il ne füt saint, et trés-zélé défenseur de Jésus-Christ et de son règne. Voilà ce que voyoit notre auteur au commencement de l'année 1685 et quand il composa ses Préjugés légitimes.

xw Lorsqu'il eut vu sur la fin dela méme année la révocation de sage a l'Edit de Nantes et toutes ses suites, ce grand événement lui fit ere changer ses prophéties, et avancer le temps de la destruction du TAnte- regne de l'Antechrist. L'auteur voulut pouvoir dire qu'il espéroit bien la voir lui-même. IL publia en 1686 le grand ouvrage de l'Accomplissement des prophéties, où il détermine la fin de la persécution antichrétienne à l'an 1710, ou au plus 1714 ou 1715. Au reste il avertit son lecteur qu'après tout il croit difficile de marquer précisément l'année : « Dieu, dit-il, dans ses prophéties n’y regarde pas de si prés. » Sentence admirable! Cependant « on peut dire, poursuit-il, que cela doit arriver depuis l'an 4710 jusqu'à l'an 1715. » Voilà ce qui est certain; et constamment au commencement du dix-huitième siècle, ce qu'il appelle perséculion sera cessé : ainsi nous touchons au bout; à peine y a-t-il vingt-cinq ans. Qui des calvinistes zélés ne voudroit avoir patience, et attendre un si court terme?

, XX, D est vrai qu'il y a ici de l'embarras : car à mesure qu'on esl obli- « 1 Préj. lég., I part., p. 147. — ? Ibid., 128. — ? Acc., Ile part, chap. t1, p. 18, 28.

Page 1