LIVRE II, N. XII
fut envoyé par le prince pour apaiser le peuple ému. Dans le chemin il préchaà Jene (a) en présence de Carlostad, et ne manqua pas de le traiter de séditieux. C'est par là que commenca la rupture. J'en veux ici raconter la mémorable histoire comme elle se trouve parmi les œuvres de Luther, comme elle est avouée par les luthériens, et comme les historiens protestans l'ont rapportée ‘. Au sortir du sermon de Luther, Carlostad le vint trouver à l'Ourse Noire où illogeoit ; lieu remarquable dans cette histoire, pour avoir donné le commencement àla guerre sacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours et aprés s'étre excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostad déclare à Luther qu'il ne pouvoit souffrir son opinion de la présence réelle. Luther avec un air dédaigneux le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenoit. Il tire le florin de sa poche. Carlostad le met dans la sienne. Ils touchérent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostad et du bel ouvrage qu'il alloit mettre au jour. Carlostad fit raison, et avala le verre plein : ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 d'aoüt en 4524. L'adieu des combattans fut mémorable. « Puissé-je te voir sur la roue, » dit Carlostad à Luther! — « Puisses-tu te rompre le col avant que de sortir de la ville *! » L'entrée n'avoit pas été moins agréable. Par les soins de Carlostad , Luther entrant dans Orlemonde, « fut recu à grands coups de pierre, et presque accablé de boue. » Voilà le nouvel évangile; voilà les actes des nouveaux apótres.
Des combats plus sanglans, mais peut-être pas plus dangereux, | xu.
Les guer-
suivirent un peu après. Les paysans soulevés s'étoient assemblés res des
anabap-
au nombre de quarante mille. Les anabaptistes prirent les armes ties et
celle des :
avec une fureur inouie. Luther interpellé par les paysans de pro- paysans
révoltés :
noncer sur les prétentions qu'ils avoient contre leurs seigneurs, wt
qu'eut Lu-
fit un étrange personnage ?. D'un côté il écrivit aux paysans que ter dans
ces révol-
Dieu défendoit la sédition. D'autre cóté il écrivit aux seigneurs En ! Luth., tom. II, Jen., 447; Calix., Judic., n. 49 ; Hospin., II part., ad an. 1524, fol. 32. — ? Epist. Luth , ad Argent., tom. VII, fol. 302. — ? Sleid., lib. V.
(a) lena.
Le mariage de Luther qui avoit été précédé par celui de Carlostad.
qu'ils exercoient une tyrannie « que les peuples ne pouvoient, ni ne vouloient, ni ne devoient plus souffrir {. » Il rendoit par ce dernier mot à la sédition les armes qu'il sembloit lui avoir Ôtées. Une troisième lettre, qu'il écrivit en commun à l’un et l'autre parti, leur donnoit le tort à tous deux, et leur dénoncoit de terribles jugemens de Dieu, s'ils ne convenoient à l'amiable. On blàmoit ici sa mollesse : peu après on eut raison de lui reproeher une dureté insupportable. Il publia une quatrième lettre où il excitoit les princes puissamment armés, « à exterminer sans miséricorde ces misérables, » qui n'avoient pas profité de ses avis, « et à ne pardonner qu'à ceux qui se rendroient volontairement : » comme si une populace séduite et vaincue n'étoit pas un digne objet de pitié, et qu'il la fallüt traiter avec la méme rigueur que les chefs qui l'avoient trompée. Mais Luther le vouloit ainsi : et quand il vit que l'on condamnoit un sentiment si cruel, incapable de reconnoitre qu'il eüt tort en rien, il fit encore un livre exprès pour prouver qu'en effet «il ne falloit user d'aucune miséricorde » envers les rebelles, et qu'il ne falloit pas méme pardonner à ceux « que la multitude auroit entrainés par force dans quelque action séditieuse ?. » On vit ensuite ces fameux combats qui coûtèrent tant de sang à l'Allemagne : tel en étoit l'état quand la dispute sacramentaire y alluma un nouveau feu.
Carlostad, qui l'avoit émue, avoit déjà introduit une nouveauté étrangement scandaleuse; car il fut le premier prétre de quelque réputation qui se maria , et cet exemple fit des effets surprenans dans l'ordre sacerdotal et dans les cloitres. Carlostad n'étoit pas. encore brouillé avec Luther. On se moqua dans le parti méme du mariage de ce vieux prêtre. Mais Luther, qui avoit envie d'en. faire autant, ne disoit mot. Il étoit devenu amoureux d'une religieuse de qualité et d'une beauté rare, qu'il avoit tirée de son. couvent. C'étoit une des maximes de la nouvelle Réforme, que les veux étoient une pratique judaique , et qu'il n'y en avoit point qui obligeàt moins que celui de chasteté. L'électeur Frédéric laissoit dire ces choses à Luther; mais il n'eüt pu (d) digérer qu'il en
1 Sleid., lib. V, fol. 75. — ? Ibid., fol. 17.
(a) ^re édit. : I1 n'eüt pas pu.