‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 35 sur 387 · LIVRE II, N. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE II, N. XIV

fût venu à l'effet. Il n'avoit que du mépris pour les prêtres et:les religieux qui se marioient au préjudice des canons et d'une discipline révérée dans tous les siècles. Ainsi pour ne se point perdre dans son esprit, il fallut patienter durant la vie de ce prince, qui ne fut pas plutót mort que Luther épousa sa religieuse. Ce mariage se fit en 1525, c'est-à-dire dans le fort des guerres civiles d'Allemagne, et lorsque les disputes sacramentaires s'échauffoient avec le plus de violence. Luther avoit alors quarante-cinq ans; et cet homme, qui à la faveur de la discipline religieuse, avoit passé toute sa jeunesse sans reproche dans la continence, en un âge si avancé et pendant qu'on le donnoit à tout l'univers comme le restaurateur de l'Evangile, ne rougit point de quitter un état de vie si parfait et de reculer en arrière.

Sleidan passe légèrement sur ce fait. « Luther, dit-il, épousa une religieuse ; et par là il donna lieu à de nouvelles accusations de ses adversaires, qui l'appelérent furieux et esclave de Satan *. » Mais il ne nous dit pas tout le secret; et ce ne fut pas seulement les adversaires de Luther qui blàmérent son mariage : il en fut honteux lui-même ; ses disciples les plus soumis en furent surpris, et nous apprenons tout ceci dans une lettre curieuse de Mélanchthon au docte Camérarius son intime ami ?.

Elle est écrite toute en grec, et c'est ainsi qu'ils traitoient entre ELM eux les choses secrètes. I] lui dit donc que « Luther, lorsqu'on y morabre ae pensoit le moins, avoit épousé la Borée ( c'étoit la religieuse qu'il mon à ca.

mérarius

“aimoit) sans en dire mot à ses amis : mais qu'un soir ayant sur le maprié à souper Poméranus ( c'étoit le pasteur), un peintre et un Lue. avocat, il fit les cérémonies accoutumées ; qu'on seroit étonné de

voir que dans un temps si malheureux, oü tous les gens de bien avolent tant à souffrir, il n'eüt pas eu le courage de compatir à

leurs maux, et qu'il parüt au contraire se peu soucier des malheurs

qui les menacoient , laissant méme affoiblir sa réputation dans le temps que l'Allemagne avoit le plus de besoin de son autorité et

de sa prudence ! » Ensuite il raconte à son ami les causes de son mariage : « Qu'il sait assez que Luther n'est pas ennemi de l'humanité , et qu'il croit qu'il a été engagé à ce mariage par une

1 Sleid., lib. V, fol. 77. — ? Lib. IV, epist. xxiv, 21. Jul. 1525.

nécessité naturelle : qu'il ne faut donc point s'étonner que la magnanimité de Luther se soit laissée amollir ; que cette manière de vie est basse et commune, mais sainte; et qu'après tout l'Eeriture dit que le mariage est honorable ; qu'au fond il n’y a ici aucun crime ; et que si on reproche quelque chose à Luther, c'est une manifeste calomnie. » C'est qu'on avoit fait courir le bruit que la religieuse étoit grosse et préte à accoucher quand Luther l'épousa, ce qui ne se trouva pas véritable. Mélanchthon avoit done raison de justifier son maitre en ce point. Il dit «que tout ce qu'on peut blàmer dans son action , c'est le contre-temps dans lequel il fait une chose si peu attendue, et le plaisir qu'il va donner à ses ennemis qui ne cherchent qu'à l'aeeuser : au reste qu'il le voit tout chagrin et tout troublé de ce changement, et qu'il fait ce qu'il peut pour le consoler. »

On voit assez combien Luther étoit honteux et embarrassé de son mariage, et combien Mélanchthon en étoit frappé malgré tout le respect qu'il avoit pour lui. Ce qu'il ajoute à la fin fait aussi connoitre combien il eroyoit que Camérarius en seroit ému, puisqu'il dit qu'il avoit voulu le prévenir, « de peur que dans le désir qu'il avoit que Luther demeuràt toujours sans reproche et sa gloire sans tache, il ne se laissàt trop troubler et décourager par cette nouvelle surprenante. »

Ils avoient d'abord regardé Luther comme un homme élevé au-dessus de toutes les foiblesses communes. Celle qu'il leur fit paroitre dans ce mariage scandaleux , les mit dans le trouble. Mais Mélanchthon console le mieux qu'il peut et son ami et luiméme , sur ce que « peut-étre il y a iei quelque chose de caché et de divin; qu'il a des marques certaines de la piété de Luther ; qu'il ne sera point inutile qu'il leur arrive quelque chose d'humiliant, puisqu'il y a tant de péril à étre élevé, non-seulement pour les ministres des choses sacrées, mais encore pour tous les hommes ; qu'aprés tout les plus grands saints de l'antiquité ont fait des fautes ; et qu'enfin il faut apprendre à s'attacher à la parole de Dieu par elle-même, et non par le mérite de ceux qui la préchent, n'y ayant rien de plus injuste que de blámer la doctrine à cause des fautes où tombent les docteurs. »

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