LIVRE II, N. XV, XVI
La maxime est bonne sans doute: mais il ne falloit done pas tant appuyer sur les défauts personnels, ni se tant fonder sur Luther, qu'ils voyoient si foible quoiqu'il fût d'ailleurs si auda-
cieux ; ni enfin nous tant vanter la réformation comme un ou-. ?
vrage merveilleux de la main de Dieu, puisque le principal instrument de cette œuvre incomparable étoit un homme non-seulement si vulgaire, mais encore si emporté.
ILest aisé de juger par la conjoncture des choses, que le contretemps qui fait tant de peine à Mélanchthon , et cette fâcheuse diminution qu'il voit arriver de la gloire de Luther dans le temps qu'on en avoit le plus de besoin, regardoient à la vérité ces troubles horribles , qui faisoient dire à Luther lui-méme que l'Allemagne alloit périr; mais regardoient encore plus la dispute sacramentaire, par laquelle Mélanchthon sentoit bien que l'autorité de son maitre alloit s'ébranler. En effet on ne croyoit pas Luther innocent des troubles de l'Allemagne, puisqu'ils étoient commencés par des gens qui avoient suivi son évangile, et qui paroissoient animés par ses écrits, outre que nous avons vu qu'il avoit au commencement autant flatté que réprimé la fureur des paysans soulevés. La dispute sacramentaire étoit encore regardée comme un fruit de sa doctrine. Les catholiques lui reprochoient qu'en inspirant tant de mépris pour l'autorité de l'Eglise et en ébranlant ce fondement , il avoit tout réduit en questions. Voilà ce que c'est, disoient-ils , d'avoir mis la décision entre les mains des particuliers, et de leur avoir donnél'Ecriture comme si claire, qu'on n'avoit besoin pour l'entendre que de la lire, sans consulter l'Eglise ni l'antiquité. Toutes ces choses tourmentoient terriblement Mélanchthon :lui qui étoit naturellement si prévoyant, il voyoit naître dans la Réforme une division, qui en la rendant odieuse alloit encore y allumer une guerre irréconciliable.
Il arriva dans le méme temps d'autres choses qui Je troubloient fort. La dispute s'étoit échauffée sur le franc arbitre entre Erasme et Luther. La considération d'Erasme étoit grande dans toute l'Europe, quoiqu'il eüt de tous côtés beaucoup d'ennemis. Au commencement des troubles Luther n'avoit rien omis pour le ga-
1 Sleid., lib. VIT, 109.
Notable diminution de l'autorité de Luther,
Dispute
entre Erasme et Luther sur le fi
ane arbitre z Mélanchthon dé-
plore les emportemens de Luther.
Blasphémes et audace de Luther dans son traité du serf Avbitre.
gner , et lui avoit écrit avec des respects qui tenoient de la bassesse1, D'abord Erasme le favorisoit, sans vouloir pourtant quitter l'Eglise. Quand il vit le schisme manifestement déclaré , il s'éloigna tout à fait, et écrivit contre lui avec beaucoup de modération. Mais Luther, au lieu de l'imiter, publia, un peu aprés son mariage, une réponse si envenimée, qu'elle fit dire à Mélanchthon : « Plüt à Diéu que Luther gardât le silence ! J'espérois que l’âge le rendroit plus doux, et je vois qu'il devient tous les jours plus violent, poussé par ses adversaires et par les disputes oü il est obligé d'entrer? : » comme si un homme qui se disoit le réformateur du monde, devoit sitót oublier son personnage et ne devoit pas, quoi qu'on lui fit, demeurer maitre de lui-même. « Cela me tourmente étrangement, disoit Mélanchthon ; et si Dieu n'y met la main, la fin de ces disputes sera malheureuse?. » Erasme se voyant traité si rudement par un homme qu'il avoit si fort ménagé, disoit plaisamment : « Je croyois que ce mariage l'auroit adouci : » et il déploroit son sort de se voir, «malgré sa douceur et dans sa vieillesse, condamné à combattre contre une bêle farouche, contre un sanglier furieux. »
Les outrageux discours de Luther n'étoient pas ce qu'il y avoit de plus excessif dans les livres qu’il écrivit contre Erasme. La doctrine en étoit horrible, puisqu'il concluoit, non-seulement que le libre arbitre étoit tout à fait éteint dans le genre humain depuis sa chute, qui étoit une erreur commune dans la nouvelle Réforme, mais encore qu'il est impossible qu'un autre que Dieu soit libre; que sa prescience el la Providence divine fait que toutes choses arrivent par une immuable, éternelle et inévitable volonté de Dieu, qui foudroie et met en pièces tout le libre arbitre; que le nom de franc arbitre est un nom qui n'appartient qu'à Dieu , et qui ne peut convenir ni à l'homme, ni à l'ange, ni à aucune créature *. »
Par là il étoit forcé de rendre Dieu auteur de tous les crimes ; et il ne s'en cachoit pas, disant en termes formels « que le franc
1 Ep. Luth. ad Erasm., inter Erasm, epist., lib. VI, 3. — ? Ep. Mel., lib. IV, ep. xxvii, — ? Lib. XVIII, ep. xi, 28.— * De serv. Arb., tom. II, 426, 429, 431, 435. :