‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 37 sur 387 · LIVRE II, N. XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, N. XVIII

arbitre est un titre vain ; que Dieu fait en nous le mal comme le bien; que la grande perfection de la foi, c'est de croire que Dieu est juste, quoiqu'il nous rende nécessairement damnables par sa volonté , en sorte qu'il semble se plaire aux supplices des malheureux '. » Et encore : « Dieu vous plait quand il couronne des indignes; il ne doit pas vous déplaire quand il damne des innocens ?. » Pour conclusion il ajoute « qu'il disoit ces choses, non en examinant, mais en déterminant : qu'il n'entendoit (a) les soumettre au jugement de personne, mais conseilloit à tout le monde de s'y assujettir. »

Il ne faut pas s'étonner que de tels excès troublassent l'esprit modeste de Mélanchthon *. Ce n'est pas qu'il n'eüt donné au commencement dans ces prodiges de doctrine, ayant dit lui-méme avec Luther que « la prescience de Dieu rendoit le libre arbitre absolument impossible, »etque «Dieu n'étoit pas moins cause dela trahison de Judas, que dela conversion de saint Paul. » Mais outre qu’il étoit plutôt entraîné dans ces sentimens par l'autorité de Luther qu'il n'y entroit de lui-même , il n'y avoit rien de plus éloigné de son esprit que de les établir d'une manière si insolente ; et il ne savoit plus où il en étoit, quand il voyoit les emportemens de son maitre.

Il les vit redoubler dans le méme temps contre le roi d'Angleterre. Luther, qui avoit concu quelque bonne opinion de ce prince sur ce que sa maitresse Anne de Boulen étoit assez favorable au luthéranisme , s'étoit radouci jusqu'à lui faire des exeuses de ses premiers emportemens *. La réponse du roi ne fut pas telle qu'il espéroit. Henri VIII lui reprocha la légèreté de son esprit, les erreurs de sa doctrine et la honte de son mariage scandaleux. Alors Luther, qui ne s'abaissoit qu'afin qu'on se jetât à ses pieds et ne manquoit pas de fondre sur ceux qui ne le faisoient pas assez vite, répondit au roi « qu'il se repentoit de l'avoir traité si doucement; qu'il l'avoit fait à la prière de ses amis dans l'espérance que cette douceur seroit utile à ce prince; qu'un méme

1 De serv. Arb., tom. IL, fol. 444. — ? Ibid., fol. 465. — 3 Loc. com., 1r* édit.; Comm. in Ep. ad Rom. — * Epist. ad reg. Angl., tom. II, 92. (a) Are édit. : Qu'il n'entendoit pas.

Nouveaux emportemens contre le roi d'Angleterre: Luther vante sa douceur

Zuingle et OEcolampade prennent la défense de Carlostad :

qui étoit Zuingle :

sa doctrine sur le salut des paiens.

dessein l'avoit porté autrefois à écrire civilement au légat Cajétan, à George duc de Saxe et à Erasme; mais qu'il s'en étoit mal trouvé : ainsi qu'il ne tomberoit plus dans la méme faute *. »

Au milieu de tous ces excès il vantoit encore sa douceur extrémé. A la vérité, « s'assurant sur l'inébranlable secours de sa doctrine, il ne cédoit en orgueil ni à empereur, ni à roi, ni à prince, ni à Satan, ni à l'univers entier; mais si le roi vouloit se dépouiller de sa majesté pour traiter plus librement avec lui, il trouveroit qu'il se montroit humble et doux aux moindres personnes; un vrai mouton en simplicité, qui ne pouvoit croire du mal de qui que ce füt?. »

Que pouvoit penser Mélanchthon, le plus paisible de tous les hommes par son naturel, voyant la plume outrageuse de Luther lui susciter au dehors tant d'ennemis, pendant que la dispute sacramentaire lui en donnoit au dedans de si redoutables ?

En effet, dans ce méme temps les meilleures plumes du parti s’élevèrent contre lui. Carlostad avoit trouvé des défenseurs qui ne permettoient plus de le mépriser. Poussé par Luther et chassé de Saxe, il s'étoit retiré en Suisse, où Zuingle et OEcolampade prirent sa défense. Zuingle pasteur de Zurich avoit commencé à troubler l'Eglise à l'occasion des indulgences, aussi bien que Luther, mais quelques années après. C'étoit un homme hardi , et qui avoit plus de feu que de savoir. Il y avoit beaucoup de netteté dans son discours, et aucun des prétendus réformateurs n'a expliqué ses pensées d'une manière plus précise, plus uniforme et plus suivie: mais aussi aucun ne les a poussées plus loin, ni avec autant de hardiesse. Comme on connoitra mieux le caractère de son esprit par ses sentimens que par mes paroles, je rapporterai un endroit du plus accompli de tous ses ouvrages; c'est la Confession de foi qu'il adressa un peu devant sa mort à Francois I. Là, expliquant l'article de la vie éternelle, il dit à ce prince «qu’il doit espérer de voir l'assemblée de tout ce qu'il y a eu d'hommes saints, courageux, fidèles et vertueux dès le commencement du monde. Là vous verrez, poursuit-l, les deux Adam, le racheté

1 Ad maled. reg. Angl. Resp., tom. II, 493; Sleid., lib. VI, p. 80. — ? Sleïd., p. 494, 495.

Page 1