LIVRE II, N. XXIII
sion si grossière, lorsqu'on objecte à Zuingle cent passages de l'Ecriture où il est dit que le baptéme nous sauve et qu'il nous remet nos péchés, il croit satisfaire à tout en répondant que dans ces passages le baptéme est pris pour le sang de Jésus-Christ, dont il est le signe.
Ces explications licencieuses font trouver tout ce qu'on veut dans l'Eeriture. Il ne faut pas s'étonner si Zuingle y trouve que l'Eucharistie n'est pas le corps, mais le signe du corps, quoique Jésus- Christ ait dit : « Ceci est mon corps, » puisqu'il y a bien trouvé que le baptème ne donne pas en effet la rémission des péchés, mais nous la figure déjà donnée, quoique l'Ecriture ait dit cent fois, non pas qu'il nous la figure, mais qu'il nous la donne. Il ne faut pas s'étonner si le méme auteur, pour détruire la réalité qui l'incommodoit, a éludé la force de ces paroles : « Ceci est mon corps, » puisque pour détruire le péché originel dont il étoit choqué, il a bien éludé celle-ci : « Tous ont péché en un seul; » et encore: « Par un seul plusieurs sont faits pécheurs'. » Ce qu'il y a ici de plus étrange, c'estla confiance de cet auteur à soutenir ses nouvelles interprétations contre le péché originel avec un mépris manifeste de toute l'antiquité. « Nous avons vu les anciens; dit-il, enseigner une autre doctrine sur le péché originel : mais on s'apercoit aisément en les lisant combien est obscur et embarrassé , pour ne pas dire tout à fait humain plutót que divin, tout ce qu'ils en disent. Pour moi, il y a déjà longtemps que je n'ai pas le loisir de les consulter. » C'est en 1526 qu'il composa ce traité ; et déjà il y avoit plusieurs années qu'il n'avoit pas le loisir de consulter les anciens , ni de recourir aux sources. Cependant il réformoit l'Eglise. Pourquoi non, diront nos réformés ? Et qu'avoit-il à faire des anciens , puisqu'il avoit l'Ecriture? Mais au contraire, c'est ici un exemple du peu de sûreté qu'il y a dans la recherche des Ecritures, lorsqu'on prétend les entendre sans avoir recours à l'antiquité. Par une telle manière d'entendre les Ecritures, Zuingle a trouvé qu'il n'y avoit point de péché originel, c'est-à-dire qu'il n’y avoit point de rédemption, et que le scandale de la croix étoit inutile ; et il a poussé si loin cette pensée, qu'il a mis avec les saints ceux qui
1 Rom., v, 12, 19.
Zuingle s'accoutume à forcer en tout YEcriture sainte. Son mépris pour l'antiquité est la source de son erreur.
Quel étoit OEcolampade.
n'avoient en effet, quoi qu'il ait pu dire, aucune part avec Jésus- Christ. Voilà comme on réforme l'Eglise, lorsqu'on entreprend de la réformer sans se mettre en peine du sentiment des siècles passés ; et selon cette nouvelle méthode, on en viendroit aisément à une réformation semblable à celle des sociniens.
Tels étoient les chefs de la nouvelle Réforme, gens d'esprit, à la vérité, et qui n'étoient pas sans littérature ; mais hardis, téméraires dans leurs décisions et enflés de leur vain savoir; qui se plaisoient dans des opinions extraordinaires et particulières, et par là croyoient s'élever, non-seulement au-dessus des hommes de leur siècle, mais encore au-dessus de l'antiquité la plus sainte. OEcolampade, l'autre défenseur du sens figuré parmi les Suisses, étoit tout ensemble plus modéré et plus savant ; et si Zuingle dans sa véhémence parut étre en quelque facon un autre Luther, OEcolampade ressembloit plus à Mélanchthon , dont aussi il étoit ami particulier. On voit dans une lettre qu'il écrit à Erasme dans sa jeunesse !, avec beaucoup d'esprit et de politesse, des marques d'une piété aussi affectueuse qu'éclairée : des pieds d'un crucifix devant lequel il avoit accoutumé de faire sa prière, il écrit à Erasme des choses si tendres sur les douceurs ineffables de Jésus-Christ, que cette pieuse image retracoit si vivement dans son souvenir, qu'on ne peut s'empécher d'en étre touché. La Réforme qui venoit troubler ces dévotions et les traiter d'idolátrie , commencoit alors : car c'étoiten 1517 que ce jeune homme écrivoit cette lettre. Dans les premiéres années de ces brouilleries et, comme le remarque Erasme ?, dans un àge déjà assez mür pour n'avoir à se reprocher aucune surprise, il se fit religieux avec beaucoup de courage et de réflexion. Aussi les lettres d'Erasme nous font-elles voir qu'il étoit très-affectionné au genre de vie qu'il avoit choisi ?, qu'il y goütoit Dieu tranquillement, et qu'il y vivoit trés-éloigné des nouveautés qui couroient. Cependant, à foiblesse humaine et dangereuse contagion de la nouveauté! il sortit de son monastère, précha la nouvelle Réforme à Bâle où il fut pasteur ; et fatigué du célibat, comme les autres réformateurs, il épousa une
1 Ep. Erasm., lib. VIL, ep. Xi, XL. — ? Ep. Erasm., lib. XII, ep. XII, XIII. — 3 Lib. XIII, ep. XXVII.