LIVRE II, N. XXV
jeune fille dont la beauté l’avoit touché. « C'est ainsi, disoit Erasme !, qu'ils se mortifient; » et il ne cessoit d'admirer cesnouveaux apótres qui ne manquoient point de quitter la profession solennelle du célibat pour prendre des femmes; au lieu que les vrais apôtres de Notre- Seigneur, selon la tradition de tous les Pères, afin de n'étre occupés que de Dieu et de l'Evangile, quittoient leurs femmes pour embrasser le célibat. « Il semble, disoitil, que la Réforme aboutisse à défroquer quelques moines età marier quelques prêtres ; et cette grande tragédie se termine enfin par un événement tout à fait comique , puisque tout finit en se mariant, comme dans les comédies ?. » Le méme Erasme se plaint aussi, en d'autres endroits *, que depuis que son ami OEcolampade eut quitté avec l'Eglise et le monastère sa tendre dévotion pour embrasser cette sèche et dédaigneuse Réforme, il ne le reconnoissoit plus; et qu'au lieu de la candeur dont ce ministre faisoit (a) profession tant qu'il agissoit par lui-même, il ny trouva plus que dissimulation et artifice lorsqu'il fut entré dans les intéréts et dans les mouvemens d'un parti.
Après que la querelle sacramentaire eut été émue de la manière qu'on vient de voir, Carlostad répandit de petits écrits contre la présence réelle; et encore que de laveu de tout le monde ils fussent fort pleins d'ignorance ‘, le peuple déjà épris de la nouveauté ne laissa pas de les goüter. Zuingle et OEcolampade écrivirent pour défendre ce dogme nouveau : le premier avec beaucoup d'esprit et de véhémence ; l'autre avec beaucoup de doctrine et une éloquence si douce, « qu'il y avoit, dit Erasme, de quoi séduire, s'il se pouvoit et que Dieu le permit, les élus mémes *. » Dieu les mettoit à cette épreuve : mais ses promesses et sa vérité soutenoient la simplicité de la foi de l'Eglise contre les raisonnemens humains. Un peu aprés Carlostad se réconcilia avec Luther, et l'apaisa en lui écrivant que ce qu'il avoit enseigné sur l'Eucharistie étoit plutôt par manière de proposition et d'examen que de décision *. Il ne cessa de brouiller toute sa vie; et les Suisses,
1Ep, Erasm., lib. XIX, ep. xrr. — ? Ibid., 111. — ? Lib. XVIII, ep. xx/ir; XIX, CXII]; XXXI, xLvir, col. 2057, etc. — * Erasm , lib. XIX, ep. cxin; XXXI, LIx, p. 2106. — 5 Lib. XVIII, ep. 1x. — 9 Hospin., IIe part., ad an. 1525, fol. 40.
(a) 1re édit, : Dont il faisoit.
Progrès de Ja doetrine sacramentaire.
qui le recurent encore une fois, ne purent venir à bout de calmer " cet esprit turbulent.
Sa doctrine se répandoit de plus en plus, mais sur des interprétations plus vraisemblables des paroles de Notre-Seigneur, que celles qu'il avoit données. Zuingle disoit que le bon homme avoit bien senti qu'il y avoit quelque sens caché dans ces divines paroles, mais qu'il n'avoit pu déméler ce que c'étoit, Lui et OEcolampade avec des expressions un peu différentes convenoient au fond que ces paroles: « Ceci est mon corps, » étoient figurées : Zst veut dire signifier, disoit Zuingle; corps c’est le signe du corps, disoit OEcolampade. Ceux de Strasbourg entrérent dans les mémes interprétations. Bucer et Capiton, qui les conduisoient, devinrent zélés défenseurs du sens figuré. La Réforme se divisa, et ceux qui embrassèrent ce nouveau parti furent appelés Sacramentaires. On les nomma aussi Zuingliens, parce que Zuingle avoit le premier appuyé Carlostad, ou que son autorité prévalut dans l'esprit des peuples entrainés par sa véhémence.
xw. — ll ne faut pas s'étonner qu'une opinion qui flattoit autant le sens
Zuingle
imos humain, eût tant de vogue. Zuingle disoit positivement qu'il n'y
d'óter de
TEuhari- aVOit point de miracle dans l'Eucharistie, ni rien d'incompréhen-
lie tout ce
qii st. Sible; que le pain rompu nous représentoit le corps immolé, et le ds às Vin le sang répandu; que Jésus-Christ en instituant ces signes EE sacrés, leur avoit donné le nom de la chose ; que ce n'étoit pourtant pas un simple spectacle , ni des signes tout à fait nus; que Ja mémoire et la foi du corps immolé et du sang répandu soutenoit notre ame; que cependant le Saint-Esprit scelloit dans les cœurs la rémission des péchés, et que c'étoit là tout le mystère ‘. La raison et le sens humain n'avoient rien à souffrir dans cette explication. L'Ecriture faisoit de la peine : mais quand les uns opposoient : « Ceci est mon corps, » les autres répondoient.: « Je suis la vigne* : Je suis la porte ? : La pierre étoit Christ *. » Il est vrai que ces exemples n'étoient pas semblables. Ce n'étoit ni en proposant une parabole, ni en expliquant une allégorie, que Jésus- Christ avoit dil : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Ces
1 Zuing., Conf. Fid. ad Franc. it. epist. ad Car. V, etc, — ? Joan., Xv, 1. — 3 Joan., X, 1. — * I Cor., x, 4.