LIVRE II, N. XXXII
sans y penser sa propre doctrine. Car on peut bien dire avec l'Eglise que le pain devient le corps, au méme sens que saint Jean a dit que « l'eau fut faite vin » aux noces de Cana en Galilée, c'està-dire par le changement de l'un en l'autre. On peut dire pareillement que ce qui est pain en apparence est en effet le corps de Notre-Seigneur; mais que du vrai pain, en demeurant tel, füt en méme temps le vrai corps de Notre-Seigneur , comme Luther le prétendoit, les défenseurs du sens figuré lui soutenoient aussi bien que les catholiques que c'est un discours qui n'a point de sens, et concluoient qu'il falloit admettre, ou avec eux un simple changement moral , ou le changement de substance avec les papistes.
C'est pourquoi Bèze soutient aux luthériens dans la Conférence de Montbéliard, que des deux explications qui s'arrétent au sens littéral, c’est-à-dire de celle des catholiques et de celle des luthériens, c'est celle des catholiques « qui s'éloigne le moins des paroles de l'institution de la Cène, si on les veut exposer de mot à mot ?. » Il le prouve par cette raison que «les transsubstantiateurs disent que par la vertu de ces paroles divines, ce qui auparavant étoit pain, ayant changé de substance, devient incontinent le corps méme de Jésus-Christ, afin qu'en cette facon cette proposition puisse étre véritable : « Ceci est mon corps. » Aulieu que l'exposition des consubstantiateurs disant que ces mots: « Ceci est mon corps, » signifient mon corps est essentiellement dedans, avec, ou sous ce pain, ne déclare pas ce que c'est que le pain est devenu, et ce que c'est qui est le corps, mais seulement où il est. » j
Cette raison est simple et intelligible. Car il est clair que Jésus- Christ ayant pris du pain pour en faire quelque chose, il a dû nous déclarer quelle chose il en a voulu faire; et il n'est pas moins évident que ce pain est devenu ce que le Tout-Puissant en a voulu faire. Or ces paroles font voir qu'il en a voulu faire son corps, de quelque manière qu'on le puisse entendre, puisqu'il a dit : « Ceci est mon corps. » Si done ce pain n'est pas devenu son corps en figure, il l'est devenu en effet; et on ne peut se défendre
1 Joan., 11, 9. — ? Conf. de Montb., imp. à Gen., 4587, p. 52.
Béze prouvela même vérité.
d'admettre ou le changement en figure, ou le changement en substance. |
Ainsi à n'écouter simplement que la parole de Jésus-Christ, il faut passer à la doctrine de l'Eglise; et Bèze a raison de dire qu'elle a moins d'inconvénient, « quant à la manière de parler t, » que celle des luthériens , c'est-à-dire qu'elle sauve mieux le sens littéral.
Calvin confirme souvent la méme vérité?; et pour ne nous point arrêter au sentiment des particuliers, tout un synode de zuingliens l'a reconnue.
xxu, —Cestle synode de Czenger, ville de Pologne, rapporté dans le ;moi 4, recueil de Genève ?. Ce synode, après avoir rejeté «latranssuben stantiation papistique, » montre que la consubstantiation luthé- “axe rienne est insoutenable, parce que « comme la baguette de Moïse Fees. n'a pas été serpent sans transsubstantiation, et que l'eau n'a pas été sang en Egypte, ni vin dans les noces de Cana sans changement : ainsi le pain de la Cène ne peut être substantiellement le corps de Christ, s’il n'est changé en sa chair en perdant la forme
et la substance de pain. »
C'est le bon sens qui a dicté cette décision. En effet le pain en demeurant pain ne peut non plus étre le corps de Notre-Seigneur, que la baguette demeurant baguette put étre un serpent, ou que l'eau demeurant eau put étre du sang en Egypte et du vin aux noces de Cana. Si done ce qui étoit pain devient le corps de Notre- Seigneur, ou il le devient en figure par un changement mystique, suivant la doctrine de Zuingle, ou il le devient en effet par un changement réel, comme le disent les catholiques.
xxxv. Ainsi Luther, qui se glorifioit d'avoir lui seul mieux défendu le
wow. Sens littéral que tous les théologiens catholiques, étoit bien loin doit pas la
ire 4. de son compte, puisqu'il n'avoit pas méme compris le vrai fonde-
celte pa-
“de: 6c; Ment qui nous attache à ce sens, ni entendu la nature de ces
est. mon
cms, propositions qui opèrent ce qu'elles énoncent. Jésus-Christ dit à cet homme : « Ton fils est vivant *; » Jésus-Christ dit à cette
1 Conf. de Montb., imp. à Gen., 1587, p. 52. — ? Instit., lib. IV, cap. XVII, n. 30, etc. — 9 Syn. Czeng., lit. de Cend, in Synt. Gen., part. I. — * Joan,, IV, 50, 51.