LIVRE II, N. XXXV
femme : « Tu es guérie de ta maladie !: » en parlant, il fait ce qu'il dit; la nature obéit; les choses changent, et le malade devient sain. Mais les paroles où il ne s'agit que de choses accidentelles, comme sont la santé et la maladie, n’opèrent aussi que des changemens accidentels. Ici où il s'agit de substance, puisque Jésus-Christ a dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » le changement est substantiel; et par un effet aussi réel qu'il est surprenant, la substance du pain et du vin est changée en la substance du corps et du sang. Par conséquent, lorsqu'on suit le sens littéral, il ne faut pas croire seulement que le corps de Jésus- Christ est dans le mystère, mais encore qu'il en fait (a) toute la substance; et c'est à quoi nous conduisent les paroles mêmes, puisque Jésus-Christ n'a pas dit: « Mon corps est ici, » ou « Ceci contient mon corps; » mais : « Ceci est mon corps; » et il n'a pas méme voulu dire : Ce pain est mon corps, mais Ceci indéfini- , ment. Et de méme que s'il avait dit, lorsqu'il a changé l'eau en vin: « Ce qu'on va vous donner à boire, c'est du vin, » il ne faudroit pas entendre qu'il auroit conservé ensemble et l'eau et le vin, mais qu'il auroit changé l'eau en vin : ainsi quand il prononce que ce qu'il présente est son corps, il ne faut nullement entendre qu'il méle son corps avec le pain, mais qu'il change effectivement le pain en son corps. Voilà où nous menoit le sens littéral, de l'aveu méme des zuingliens, et ce que jamais Luther n'avoit pu entendre.
Faute de l'avoir entendu, ce grand défenseur du sens littéral tomboit nécessairement dans une espèce de sens figuré. Selon lui, « Ceci est mon corps, » vouloit dire : Ce pain contient mon corps, ou : Ce pain est uni avec mon corps; et par ce moyen les zuingliens le forcoient à reconnoitre dans cette expression la figure grammaticale, qui met ce qui contient pour ce qui est contenu, ou la partie pour le tout?. Puis ils le pressoient en cette sorte : S'il vous est permis de reconnoitre dans les paroles de l'institution la figure qui met la partie pour le tout, pourquoi nous voulez-vous empécher d'y reconnoitre la figure qui met la chose pour
1 Luc., Xil], 12. — ? Vid. Hosp., Ile part., 12, 35, 47, 64, 16, 161, etc.
(a) 1re édit. : Mais qu'il fait.
Les sacramentaires prouvoient à Luther qu'il ad-
mettoit une espèce de sens figuré.
Différence ,
de la doctrine inventée, et de la doctrine reçue par tradilion.
Le sens catholique est visiblement le
plus natu-
rel.
le signe? Figure pour figure, la métonymie que nous recevons vaut bien la syneedoque que vous admettez. Ces Messieurs étoient humanistes et grammairiens. Tous leurs livres furent bientót remplis de la synecdoque de Luther et de la métonymie de Zuingle: il falloit que les protestans prissent parti entre ces deux figures de rhétorique ; et il demeuroit pour constant qu'il n'y avoit que les catholiques, qui également éloignés de l'un et de l'autre et ne connoissant dans l'Eucharistie ni le pain, ni un simple signe, établissoient purement le sens littéral.
On voyoit ici la différence qu'il y a entre les doctrines qui sont introduites de nouveau par des auteurs particuliers, et celles qui viennent naturellement. Le changement de substance avoit rempli comme par lui-même l'Orient et l'Occident, entrant dans tous les esprits avec les paroles de Notre-Seigneur, sans jamais causer aucun trouble, et sans que ceux qui l'ont cru aient jamais été notés par l'Eglise comme novateurs. Quand il a été contesté, et, qu'on a voulu détourner le sens littéral avec lequel il avoit passé par toute la terre, non-seulement l'Eglise est demeurée ferme, mais encore on a vu ses adversaires combattre pour elle en se combattant les uns les autres. Luther et ses sectateurs prouvoient invinciblement qu'il falloit retenir le sens littéral : Zuingle et les siens ne prouvoient pas avec moins de force qu'il ne pouvoit étre retenu sans le changement de substance : ainsi ils nes 'accordoient quà se prouver les uns aux autres que l'Église, qu'ils avoient quittée, avoit plus de raison que chacun d'eux : par je ne sais quelle force de la vérité, tous ceux qui l'abandonnoient en conservoient quelque chose, et l'Eglise qui gardoit le tout gagnoit la victoire. De là il suit clairement que l'interprétation des catholiques, qui admettent le changement de sübstance, est la plus naturelle et la plus simple; et parce qu'elle est suivie par le plus grand nombre des chrétiens, et parce que des deux qui la combattent de différentes manières, l'un , qui est Luther, ne s'y est opposé que par esprit de contradiction et en dépit de l'Eglise; et l'autre, qui est Zuingle, demeure d'accord que s'il faut recevoir avec Luther le sens littéral, il faut aussi recevoir avec les catholiques le changement de substance.