LIVRE II, N. XXXVIII
Dans la suite les luthériens une fois engagés dans l'erreur, s'y sont affermis par cette raison, que c'est détruire le sacrement que d'en ôter, comme nous faisons, la substance du pain et du vin. Je suis obligé de dire que je n'ai trouvé cette raison dans aucun écrit de Luther; et en effet elle est trop foible et trop éloignée pour venir d'abord dans l'esprit : car on sait qu'un sacrement, c'est-à-dire un signe, consiste dans ce qui paroit, et non pas dans le fond ni dans la substance. Il ne fut pas nécessaire de montrer à Pharaon sept vaches et sept épis effectifs, pour lui marquer la fertilité ou la stérilité des sept années ' : l'image qui s'en forma dans son esprit fut trés-suffisante pour cela. Et s'il faut venir à des choses dont les yeux aient été frappés, afin que la colombe nous représentât le Saint-Esprit, et avec toute sa douceur le
chaste amour qu'il inspire aux ames saintes, il importoit peu que
ce füt une véritable colombe qui descendit visiblement sur Jésus- Christ *; il suffisoit qu'elle en eût tout l'extérieur : de méme, afin que l'Eucharistie nous marquât que Jésus-Christ étoit notre pain et notre breuvage, c'étoit assez que les caractères de ces alimens et leurs effets ordinaires fussent cónservés; en un mot, c'étoit assez qu'il n'y eüt rien de changé à l'égard des sens. Dans les . Signes d'institution, ce qui en marque la force, c'est l'intention déclarée par la parole de l'instituteur : or en disant sur le pain : « Ceci est mon corps, » et sur le vin: « Ceci est mon sang, » et paroissant en vertu de ces divines paroles actuellement revétu de toutes les apparences du pain et du vin, il fait voir assez clairement qu'il est vraiment nourriture, lui qui en a pris (a) la ressemblance et nous apparoit sous cette forme. Que s'il faut de vrai pain et de vrai vin afin que le sacrement soit réel, c'est aussi de vrai pain et de vrai vin que l'on consacre, et dont on fait en les consacrant le vrai corps et le vrai sang du Sauveur. Le changement qui s’y fait dans l'intérieur, sans que l'extérieur soit changé, fait encore une partie du sacrement, c'est-à-dire du signe sacré, parce que ce changement devenu sensible par la parole, nous fait voir que la parole de Jésus-Christ opérant dans le chrétien, 1 Gen., XLI, 2, 3, 5, 6. — ? Matth., 111, 16. (a) 1re édit, : Qui en a revétu.
Question :
Si lesacrement est détruit dans la transsubstantiation?
Comment les noms de pain et de vin peuvent de-
meurer dans l'Eucharislie :
deux règles lirées de l'Eerilure.
il doit être très-réellement, quoique d'une autre manière, changé au dedans, en ne retenant que l'extérieur d'un homme vulgaire.
Par là demeurent expliqués les passages oü l'Eucharistie est appelée pain, méme après la consécration; et cette difficulté est clairement résolue par la règle des|changemens et par la règle des apparences. Par la règle des changemens, le pain devenu corps est appelé pain, comme dans l'Ezode la verge devenue couleuvre est appelée verge, et l'eau devenue sang est appelée eau '. On se sert de ces expressions pour faire voir tout ensemble et la chose qui a été faite, et la matière qu'on a employée pour la faire. Par la règle des apparences, de méme que dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament les anges qui apparoissoient en figure humaine sont appelés tout ensemble, et anges parce qu'ils le sont, et hommes parce qu'ils le paroissent : ainsi l'Eucharistie sera appelée, et corps parce qu'elle l'est, et pain parce qu'elle le paroit. Que si l'une de ces raisons suffit pour lui conserver le nom du pain sans préjudicier au changement, le concours de toutes les deux sera bien plus fort. Et il ne faut s'imaginer aucun embarras à discerner la vérité parmi ce$ expressions différentes : car enfin, lorsque l'Eeriture sainte nous explique la méme chose par des expressions diverses, pour ôter toute sorte d'ambiguilé, il y a toujours l'endroit principal auquel il faut réduire les autres, et oü les choses sont exprimées telles qu'elles sont en termes précis. Que ces anges soient appelés hommes en quelques endroits, il : y aura un endroit où l'on verra clairement que ce sont des anges. Que ce sang et cette couleuvre soient appelés eau et verge, vous trouverez l'endroit principal où le changement sera marqué, et c'est par là qu'il faudra définir la chose. Quel sera l'endroit principal par lequel nous jugerons de l'Eucharistie, si ce n'est celui de l'institution où Jésus-Christ la fait être ce qu'elle est? Ainsi quand nous voudrons la nommer par rapport à ce qu'elle a été et à ce qu'elle paroit, nous la pourrons appeler du pain et du vin : mais quand nous voudrons la nommer par ce qu'elle est en elleméme, elle n'aura point d'autre nom que celui de corps et de sang ; et c'est par là qu'il la faudra définir, puisque jamais elle ne
1 Exod., vit, 12, 18.