LIVRE III, N. XII
étre tirées de ce cóté-là. Voici comme il parle, ou plutót comme il fait parler ceux de Strasbourg et les autres. « Quand les chrétiens répètent la Cène, que Jésus-Christ fit avant sa mort en la manière qu'il a instituée, il leur donne par les sacremens son vrai corps et son vrai sang à manger et à boire véritablement, pour être la nourriture et le breuvage des ames !.»
A la vérité ils ne disent pas avec les luthériens « que ce corps et ce sang sont vraiment donnés avec le pain et le vin; » encore moins, « qu'ils sont vraiment et substantiellement donnés. » Bucer n'en étoit pas encore venu là; mais il ne dit rien qui y soit contraire, nirien en un mot dont un luthérien et méme un catholique ne püt convenir, puisque nous sommes tous d'accord que « le vrai eorps etle vrai sang de Notre-Seigneur nous sont donnés à manger et à boire véritablement, » non pas pour la nourriture des corps, mais, comme disoit Bucer, « pour la nourriture des ames. » Ainsi cette confession se tenoit dans des expressions générales ; et méme lorsqu'elle dit que « nous mangeons et buvons vraiment le vrai corps et le vrai sang de Notre-Seigneur, » elle semble exclure le manger et le boire par la foi, qui n'est après tout qu'un manger et un boire métaphorique : tant on avoit de peine à làcher le mot, que le corps et le sang ne fussent donnés que spirituellement et d'insérer dans une confession de foi une chose si nouvelle aux chrétiens. Car encore que l'Eucharistie, aussi bien que les autres mystères de notre salut, eût pour fin un effet spirituel, elle avoit pour son fondement, commi les autres mystères, ce qui s'aecomplissoit dans le corps. Jésus-Christ devoit naître, mourir, ressusciter spirituellement dans ses fidéles : mais il devoit aussi naitre, mourir et ressusciter en effet et selon la chair. De méme nous devions participer spirituellement à son sacrifice ; mais nous devions aussi recevoir corporellement la chair de cette vietime et la manger en effet. Nous devions étre unis spirituellement à l'Epoux céleste ; mais son corps , qu'il nous donnoit dans lEucharistie pour posséder en même temps le nôtre, devoit être le gage et le sceau , aussi bien que le fondement de cette union spirituelle; et ce divin mariage devoit aussi bien que les mariages
1 Conf. Argent., cap. XVIII, de Cœnd ; Synt. Gen., part. 1, p. 195.
vulgaires, quoique d’une manière bien différente, unir les esprits en unissant les corps. C'étoit donc à la vérité expliquer la dernière fin du mystère que de parler de l’union spirituelle; mais pour cela il ne falloit pas oublier la corporelle, sur laquelle l'autre étoit fondée. En tout cas, puisque c'étoit là ce qui séparoit les églises, on en devoit parler nettement , ou pour ou contre, dans une confession de foi, et c'est à quoi Bucer ne put se résoudre. xu. Il sentoit bien qu'il seroit repris de son silence; et pour aller un au-devant de l'objection , après avoir dit en général « que nous étleurefel mangeons et buvons vraiment le vrai corps et le vrai sang de “le wi. Notre-Seigneur pour la nourriture de nos ames, » il fit dire à ceux sur. de Strasbourg « que s'éloignant de toute dispute et de toute re- "" — eherche curieuse et superflue , ils rappellent les esprits à la seule chose qui profite, et qui a été uniquement regardée par Notre- Seigneur, c'est-à-dire qu'étant nourris de lui, nous vivions en lui et par lui ‘ ; » comme si c'étoit assez d'expliquer la fin prineipale de Notre-Seigneur, sans parler ni en bien ni en mal de la présence réelle que les luthériens aussi bien que les catholiques donnoient pour moyen.
Aprés avoir exposé ces choses, ils finissent en protestant « qu'on les calomnie lorsqu'on les accuse de changer les paroles de Jésus- Christ, et deles déchirer par des gloses humaines, ou de n'administrer dans leur Cène que du pain et du vin tout simple, où de mépriser la Cène du Seigneur : Car au contraire, disent- ils, nous exhortons les fidéles à entendre avec une simple foi les paroles de Notre-Seigneur, en rejetant toutes fauses gloses et toutes " inventions humaines , et en s'attachant au sens des paroles sans hésiter en aucune sorte, enfin en recevant les sacremens pour la nourriture de leurs ames. »
Qui ne condamne avec eux les curiosités superflues, les inventions humaines, les fausses gloses des paroles de Notre-Seigneur? Quel chrétien ne fait pas profession de s'attacher au sens véritable de ces divines paroles? Mais puisqu'on disputoit de ce sens il y avoit déjà six ans entiers, et que pour en convenir il s'étoit fait tant de conférences, il falloit déterminer quel il étoit, et quelles étoient
1 Conf. Argent., cap. xvin, de Cená ; Synt. Gen., part. I, p. 195,