‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 84 sur 387 · LIVRE IV, N. IX, X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, N. IX, X

roit point donné sans elles, c'est-à-dire le propre corps et le propre sang, dont l'immolation et l'effusion nous ont sauvés sur la croix.

Il restoit encore à Bucer deux fécondes sources de chicane et d'équivoque : l'une dans le mot de local, et l'autre dans le mot de sacrement ou de mystère.

Luther et les défenseurs de la présence réelle n'avoient jamais prétendu que le corps de Notre-Seigneur füt enfermé dans l'Eucharistie comme dans un lieu par lequel il fût mesuré et compris à la maniére ordinaire des corps; au contraire ils ne croyoient dans la chair de Notre-Seigneur, qui leur étoit distribuée à la sainte table, que la simple et pure substance avec la grace et la vie dont elle étoit pleine, mais au surplus dépouillée de toutes qualités sensibles et des manières d’être que nous connoissons. Ainsi Luther accordoit facilement à Bucer que la présence dont il s'agissoit n'étoit pas locale, pourvu qu'il lui accordât qu'elle étoit substantielle ; et Bucer appuyoit beaucoup sur l'exclusion de la présence locale, croyant affoiblir autant ce qu'il étoit forcé d'avouer de la présence substantielle. Il se servoit méme de cet artifice pour exclure la manducation du corps de Notre- Seigneur qui se faisoit par la bouche. Il la trouvoit non-seulement inutile, mais encore grossière, charnelle et peu digne de l'esprit du christianisme : comme si ce gage sacré de la chair et du sang offert sur la croix, que le Sauveur nous donnoit encore dans l'Eucharistie pour nous certifier que la victime et son immolation étoit toute nôtre, eût été une chose indigne d'un chrétien; ou que cette présence cessát d’être véritable , sous prétexte que dans un mystère de foi Dieu n'avoit pas voulu la rendre sensible; ou enfin. que le chrétien ne fût pas touché de ce gage inestimable de l’axiour divin, parce qu'il ne lui étoit connu que par la seule parole de Jésus-Christ : choses tellement éloignées de l'esprit du ckristianisme, qu'on ne peut assez s'étonner de la grossièreté de ceux qui, ne pouvant pas les goüter, traitent encore de grossiers ceux qui les goütent.

L'autre source des équivoques étoit dans le mot de sacrement et dans celui de mystère. Sacrement dans notre usage ordinaire veut dire un signe sacré ; mais dans la langue latine, d’où ce mot

S'il falloit admettre une présence locale.

Equivoque sur le mot de sacrement et de mystère.

L'Eucharislie est un signe, et comment.

XM.

Tous les

nous est venu, sacrement veut dire souvent chose haute , chose secréte et impénétrable. C'est aussi ce que signifie le mot de mystère. Les Grecs n'ont point d'autre mot pour signifier sacrement que celui de mystère ; et les Pères latins appellent souvent le mystère de l'Incarnation, sacrement de l'Incarnation, et ainsi des autres.

Bucer et ses compagnons croyoient tout gagner, quand ils disoient que l'Eucharistie étoit un mystère, ou qu'elle étoit un sacrement du corps et du sang; ou que la présence qu'on y reconnoissoit et l'union qu'on y avoit avee Jésus-Christ, étoit une présence et une union sacramentelle : et au contraire, les défenseurs de la présence réelle, catholiques et luthériens , entendoient une présence et une union réelle , substantielle et proprement dite, mais cachée , secréte , mystérieuse, surnaturelle dans sa maniere et spirituelle dans sa fin, propre enfin à ce sacrement ; et c’étoit pour toutes ces raisons qu'ils l'appeloient sacramentelle.

Ils n'avoient donc garde de nier quel'Eucharistie ne füt un mystère au méme sens que la Trinité et l'Incarnation, c'est-à-dire une chose haute autant que secrète, et tout à fait incompréhensible à l'esprit humain.

Ils ne nioient pas méme qu'elle ne füt un signe sacré du corps et du sang de Notre-Seigneur ; car ils savoient que le signe n'exclut pas toujours la présence : au contraire il y à des signes de telle nature qu'ils marquent la chose présente. Quand on dit qu'un malade a donné des signes de vie, on veut dire qu'on voit par ces signes que l'ame est encore présente en sa propre et véritable substance : les actes extérieurs de religion sont faits pour marquer qu'on a en effet la reiigion au fond du cœur , et lorsque les anges ont paru en forme humaine , ils étoient présens en personne sous cette apparence qui nous les représentoit : ainsi les défenseurs du sens littéral ne divwient rien d'ineroyable , quand ils enseignoient que les symboles sacrés de l'Eucharistie accompagnés de ces paroles : « Ceci est mon corps , ceci est mon sang,» nous marquent Jésus-Christ présent , et que le signe étoit trèsétroitement et inséparablement uni à la chose.

Bien plus, il faut reconnoitre que tout ce qui est le plus vérité,

Page 1