‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 86 sur 387 · LIVRE IV, N. XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, N. XVII

table, » et mettent en marge, par forme d'éclaircissement, « que Jésus-Christ est présent dans la Céne, mais sacramentellement et parle souvenir de la foi qui éléve l'homme au ciel, et n'en óte point Jésus-Christ. » Enfin ils concluent, en disant « qu'ils n'enferment point le corps naturel , véritable et substantiel de Jésus- Christ dans le pain et dans le breuvage , et n'adorent point Jésus- Christ dans les signes du pain et du vin, qu'on appelle ordinairement le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ ; mais dans le ciel, à la droite de Dieu son Père, d’où il viéndra juger les vivans et les morts. »

Voilà ce que Bucer ne vouloit point dire ni expliquer clairement, que Jésus-Christ n'étoit qu'au ciel en qualité d'homme, quoiqu'autant qu'on en peut juger il füt alors de ce sentiment : mais il se jetoit de plus en plus dans des pensées si métaphysiques, que ni Scot , ni les plus fins des Scotistes n'en approchoient pas, et c'est sur ces abstractions qu'il faisoit rouler ses équivoques.

En ce temps Luther publia ce livre contre là messe privée, où se trouve le fameux entretien qu'il avoit eu autrefois avec l'ange de ténèbres, et où forcé par ses raisons, il abolit comme impie la messe qu'il avoit dite durant tant d'années avec tant de dévotion, s’il l'en faut croire. C'est une chose merveilleuse de voir combien sérieusement et, vivement il décrit son réveil, comme en sursaut, au milieu de la nuit; l'apparition manifeste du diable pour disputer contre lui ; «la frayeur dont il fut saisi, sa sueur, son tremblement et son horrible battement de cœur dans cette dispute ; les pressans argumens du démon qui ne laisse aucun repos à l'esprit ; le son de sa puissante voix ; ses manières de disputer accablantes, où la question et la réponse se font sentir à la fois. Je sentis alors, dit-il, comment il arrive si souvent qu'on meure subitemenf vers le matin : c'est que le diable peut tuer et étrangler les hommes ; et sans tout cela les mettre si fort à l'étroit par ses disputes, qu'il ya de quoi en mourir, comme je l’ai plusieurs fois expérimenté !. » Il nous apprend en passant que le diable l'attaquoit souvent de la méme sorte ; et à juger des autres attaques par celle-ci, on doit croire qu'il ayoit appris de lui beaucoup d'autres choses quela con-

1 De abrog. Miss. priv., tom. VII, 216.

Conférence de Luther avec le diable.

Les Suis-

ses s'échauffent contre Luther.

damnation de la messe. C'est ici qu'il attribue au malin esprit la mort subite d'OEcolampade, aussi bien que celle d'Emser autrefois si opposé au luthéranisme naissant. Je ne veux pas m'étendre sur une matière tant rebattue : il me suffit d'avoir remarqué que Dieu, pour la confusion ou plutôt pour la conversion des ennemis de l'Eglise, ait permis que Luther tombât dans un assez grand aveuglement pour avouer, non pas qu'il ait été souvent tourmenté par le démon, ce qui pouvoit lui étre commun avec plusieurs saints ; mais, ce qui lui est particulier, qu'il ait été converti par ses soins, et que.l'esprit de mensonge ait été son maître dans un des principaux points de sa Réforme.

C'est en vain qu'on prétend ici que le démon ne disputa contre Luther que pour le jeter dans le désespoir, en le convainquant de son crime ; car la dispute n'est pas tournée de ce côté-là. Lorsque Luther paroit convaincu et n'avoir plus rien à répondre , le démon ne presse pas davantage, et Luther croit avoir appris une vérité qu'il ne saVoit pas. Sila chose est véritable , quelle horreur d'avoir un tel maitre ! Si Luther se l'est imaginée, de quelles illusions et de quelles noires pensées avoit-il l'esprit rempli! Et s’il l'a inventée, de quelle triste aventure se fait-il honneur !

Les Suisses furent scandalisés de la conférence de Luther, non tant à cause que le diable y paroissoit comme docteur ; ils étoient assez empéchés à se défendre d'une semblable vision dont nous avons vu que Zuingle s'étoit vanté ! : mais ils ne purent souffrir la maniere dont il y traitoit OEcolampade. Il se fit sur ce sujet des écrits trés-aigres : mais Bucer ne laissoit pas de continuer sa négociation ; et on tint par son entremise une conférence à Constance pour la réunion des deux partis ?. Là ceux de Zurich déclarèrent qu'ils s'accommoderoient avec Luther, à condition que de son côté il leur accorderoit trois points : l'un , que la chair de Jésus-Christ ne se mangeoit que par la foi; l'autre, que Jésus- Christ comme homme étoit seulement dans un certain endroit du ciel ; la troisième, qu'il étoit présent dans l'Eucharistie par la foi, d'une maniere propre aux sacremens. Ce discours étoit elair et sans équivoque. Les autres Suisses, et en particulier ceux de Bâle,

1! Hosp., ad an. 1533, 131, — ? Hosp. 136.

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