LIVRE IV, N. XXVIII, XXIX
contient les sentimens de toute l'Allemagne protestante, et presque de la Réforme tout entiére. -
Bucer eût bien voulu le faire agréer à ceux de Zurich. Il leur alla tenir dans leur assemblée de grands et vagues discours, et leur présenta ensuite un long écrit ‘. C'est dans de telles longueurs que se cachent les équivoques; et à expliquer simplement la foi, on n'a besoin que de peu de paroles. Mais il eut beau déployer toutes ses subtilités, il ne put faire digérer aux Suisses sa présence substantielle, ni sa communion des indignes : ils voulurent toujours expliquer leur pensée telle qu'elle étoit, en termes simples, et dire, comme Zuingle, qu'il n'y avoit point de présence physique ou naturelle, ni substantielle , mais une présence « par la foi, » une présence « par le Saint-Esprit, » se réservant la liberté de parler de ce mystère comme ils trouveroient le plus convenable, et toujours le plus simplement et le plus intelligiblement qu'il se pourroit. C'est ce qu'ils écrivirent à Luther; et Luther qui à peine revenu d'une dangereuse maladie et fatigué peut-être de tant de disputes, ne vouloit alors que du repos, renvoya de son cóté l'affaire à Bucer ? avec lequelil croyoit étre d'aceord.
Mais commi il avoit mis dans sa lettre qu'en convenant de la présence, il falloit abandonner la manière à la toute-puissance divine, ceux de Zurich étonnés qu'on leur parlât de toute-puissance dans une action où ils n'avoient rien concu de miraculeux , non plus que leur maitre Zuiugle, s'en plaignirent à Bucer , qui se tourmenta beaucoup pour les satisfaire : mais plus il leur disoit qu'il y avoit quelque chose d'incompréhensible dans la manière dont Jésus-Christ se donnoit à nous dans la Cène, plus les Suisses lui répétoient au contraire que rien n'étoit plus aísé. Une figure dans cette parole : « Ceci est mon corps, » la méditation de la mort de Notre-Seigneur, et l'opération du Saint-Esprit dans les cœurs, n'avoient aucune difficulté, et ils n'y vouloient point d'autres miracles. C'est en effet comme parleroient les sacramentaires; s'ils vouloient parler naturellement. Les Pères, à la vérité, ne parloient pas de cette sorte, eux qui ne trouvoient point d'exemple
1 Hosp., part. IL, fol. 150 et seq. — ? Ibid., fol, 157.
Ceux de Zurich se moquent des équivoques de Bucer,
Les zuingliens ne veulent point enlendre parler de miracles , ni detoutepuissance dans l'Eucharistie.
Doctrine de Bucer, et retour des villes de sa croyance à la présence réelle.
trop haut pour amener les esprits à la croyance de ce mystère; et y employoient la création , l'incarnation de Notre-Seigneur , sa naissance miraculeuse, tous les miracles del'Ancien et du Nouveau Testament, le changement merveilleux d'eau en sang et d'eau en vin; persuadés qu'ils étoient que le miracle qu'ils reconnoissoient dans l'Eucharistie n'étoit pas moins un ouvrage de toute-puissance, et ne cédoit rien aux merveilles les plus incompréhensibles de la main de Dieu. C'est ainsi qu'il falloit parler dans la doctrine dela présence réelle, et Luther avoit retenu avec cette foi les mémes expressions. Par une raison contraire les Suisses trouvoient tout facile, et aimoient mieux tourner en figure les paroles de Notre-Seigneur, que d'appeler sa toute-puissance pour les rendre véritables : comme si la maniére la plus simple d'entendre l'Ecriture sainte étoit toujours celle où la raison a le moins de peine, ou que les miracles coütassent quelque chose au Fils de Dieu, quand il nous veut donner un témoignage de son amour.
Quoique Bucer ne püt rien gagner sur ceux de Zurich durant deux ans qu'il traita continuellement avec eux aprés l'aecord de Vitenberg, et qu'il prévit bien que Luther ne seroit paslongtemps aussi paisible qu'il l'étoit alors, il n'oublioit rien pour l'entretenir dans cette douce disposition. Pour lui, il persista tellement dans l'aecord, que toujours depuis il fut regardé par ceux de la Confession d'Augsbourg comme membre de leurs églises, et agit en tout conjointement avec eux.
Pendant qu'il traitoit avec les Suisses, et qu'il tàchoit de leur faire entendre dans la Cène quelque chose de plus haut et de plus impénétrable qu'ils ne pensoient, il leur disoit entre autres choses, qu'encore qu'on ne püt douter que Jésus-Christ ne füt au ciel, on n'entendoit pas bien oü étoit ce ciel, ni ce que c'étoit, et que « le ciel étoit méme dans la Cène !; » ce qui emportoit une idée si nette de la présence réelle, que les Suisses ne purent l'écouter.
Les comparaisons dont il se servoit, tendoient plutót à inculquer la réalité qu'à l'affoiblir. Il alléguoit souvent cette action ordinaire de toucher dans la main les uns des autres? : exemple
1! Hosp. p. 162. — ? Ep. ad Itat., int. Calv. ep. p. 44.