LIVRE IV, N. XXXIL
thon n'en savoit pas tant. Ebloui du nom de Réforme et de l'extérieur alors assez spécieux de Luther, il s'étoit d'abord jeté dans son parti. Jeune encore et grand humaniste, mais seulement humaniste nouvellement appelé par l'éleeteur Frideric pour enseigner la langue grecque dans l'université de Vitenberg, il n'avoit guère pu apprendre d'antiquité ecclésiastique avec son maitre Luther; et il étoit tourmenté d'une étrange sorte des contrariétés qu'il eroyoit voir dans les saints Pères.
Pour achever de lembarrasser, il fallut encore qu'il allât tomber sur le livre de Bertram ou de Ratramne , qui commencoit alors à paroitre ! : ouvrage ambigu, où l'auteur constamment ne s'entendoit pas toujours lui-méme. Les zuingliens en font leur fort. Les luthériens le citent pour eux, et trouvent seulement à dire qu'il ait jeté des semences de transsubstantiation ?. Il y a en effet de quoi contenter, ou plutót de quoi embarrasser les uns et les autres. Jésus-Christ dans l'Eucharistie est si fort un corps humain par sa substance, et il est si dissemblable à un corps humaiu dans ses qualités, qu'on peut dire que c'en est un et que ce n'en est pas un à divers égards : qu'en un sens et en n'y regardant que la substance, c'est le mème corps de Jésus né de Marie ; mais que dans un autre sens et en n'y regardant que les maniéres, c'en est un autre qu'il s'est fait lui-même par sa parole, qu'il cache sous des ombres et sous des figures, dont la vérité ne vient pas jusqu'aux sens, mais se découvre seulement à la foi.
C'est ce qui fit au temps de Ratramne une dispute parmi les fideles. Les uns ayant égard à la substance, disoient que le corps de Jésus-Christ étoit le méme dans les entrailles de la sainte Vierge et dans l'Eucharistie : les autres ayant égard aux qualités ou plutôt à la manière d’être, vouloient que c'en fût un autre. Ainsi voit-on que saint Paul, parlant du corps ressuscité, en fait comme un autre corps fort différent de celui que nous avons en cette vie mortelle?, quoiqu'au fond ce soit le méme : mais à cause des qualités différentes dont ce corps est revétu, saint Paulen fait comme deux corps, dont il appelle l'un corps animal, et l'autre corps
1 Lib. III, ep. cLxxxvrit, ad Vit. Theod. — ? Centur., IX, cap. 1V, Inclin. doct., tit. de Can. — * I Cor., xv, 31 et seq.
Dispute du temps de Ratramne, où Mélanchthon se confond
spirituel *. Dans ce méme sens, et à plus forte raison, on pouvoit dire que le corps qu'on recevoit dans l'Eucharistie, n'étoit pas celui qui étoit sorti des entrailles bénites de la Vierge. Mais quoiqu'on le püt dire ainsi en un certain sens, d'autres craignoient en le disant de détruire la vérité du corps. C'est ainsi que les doeteurs catholiques, d'accord dans le fond, disputoient des manières; les uns sulvant les expressions de Paschase Radbert, qui vouloit que l'Eucharistie contint le méme corps sorti de la Vierge; les autres s'attachant à celles de Ratramne, qui vouloit que ce ne füt pas le méme. A cela se joignit un autre embarras; c'est que la forte persuasion de la présence réelle, qui étoit (a) dans toute l'Eglise, et en Orient comme en Occident, avoit porté beaucoup de docteurs à ne pouvoir plus souffrir dans l'Eucharistie le terme de figure, qu'ils croyoient contraire à la vérité du corps; et les autres qui considéroient que, Jésus-Christ ne se donne pas dans l'Eucharistie en sa propre forme, mais sous une forme étrangère et d'une manière si pleine de mystérieuses significations, vouloient bien que le corps du Sauveur se trouvát réellement dans l'Eucharistie, mais sous des figures, sous des voiles et dans des mystères : ce qui leur paroissoit d'autant plus nécessaire, qu'il étoit constant d'ailleurs que c'étoit un privilége réservé au siècle futur, de posséder Jésus-Christ en sa vérité manifeste, sans qu'il füt couvert d'aucune figure. Tout cela étoit vrai dans le fond : mais avant qu'on l'eüt bien expliqué, il y avoit de quoi disputer : longtemps. Ratramne, qui suivoit le dernier parti, n'avoit pas assez pénétré toute cette matière; et sans différer au fond d’avec les autres catholiques, il se jetoit quelquefois dans des expressions obscures et qu'il étoit assez malaisé de bien concilier ensemble : c'est ce qui a fait que tous ses lecteurs, et les protestans aussi bien que les catholiques, l'ont pris en tant de divers sens.
Mélanchthon trouvoit que cet auteur donnoit plutôt à deviner qu'il n'expliquoit clairement'sa pensée ?; et il se perdoit avec lui dans une matière que ni lui ni son maitre Luther n'avoient jamais bien entendue.
1 [ Cor., xv, 42-44, 46. — ? Mel., lib. III, ep. cLxxxviit. (a) 1re édit. : Qui étoit alors.