LIVRE iV, N. XXXIII, XXXIV
Par ces lectures et ces réflexions il tomba dans une déplorable incertitude : mais quelle qu'ait été son opinion, dont nous parlerons dans la suite, il commencoit à s'éloigner de son maitre, et il souhaitoit avec une ardeur extrême qu'on fit une assemblée où la matière se traitât de nouveau, «sans passion , sans sophisterie et sans tyrannie !. »
Ce dernier mot regardoit visiblement Luther: car dans toutes les assemblées qui s'étoient tenues jusqu'alors dans le parti, dés que Luther y étoit et qu'il avoit parlé, Mélanchthon nous apprend lui-méme que les autres n'avoient qu'à se taire, et tout étoit fait. Mais pendant que dégoûté d'un tel procédé, il demandoit de nouvelles délibérations, et qu'il s'éloignoit de Luther, il ne laissoit pas de se réjouir de ce que Bucer s'en rapprochoit avec les siens. Nous venons de le voir lui-même approuver l'accord où la présence réelle est plus que jamais attachée aux symboles extérieurs ?, puisqu'on y convient qu'elle se trouve dans la commu- ' nion des indignes, « quoiqu'il n'y ait ni foi ni pénitence. » Qu'on jette ici un moment les yeux sur les termes de l'aecord de Vitenberg, non-seulement souscrit, mais encore procuré par Mélanchthon, pour bien voir combien positivement il y convient d'une chose sur laquelle il étoit entré dans un doute si violent.
C'est que Luther avancoit toujours, et qu'il étoit si ferme sur cette matière, qu'il n'y avoit pas moyen de le contredire. L'année d’après l'aecord , c'est-à-dire en 4537, pendant que Bucer continuoit à négocier avec les Suisses , les luthériens se trouvèrent à Smalcalde, lieu ordinaire de leurs assemblées et oü se sont traitées toutes leurs ligues. Cette assemblée fut tenue à l’occasion du concile convoqué par Paul III. Il falloit bien que Luther ne füt pas tout à fait content de la Confession d'Augsbourg et de Y Apologie , ni de la maniere dont sa doctrine y avoit été expliquée , puisqu'il dresse lui-même de nouveaux articles, « afin, dit-il, qu'on sache quels sont les points dont il ne se veut jamais départir?; » et c'est pour cela qu'il procura cette assemblée. Là Bucer s'expliqua si formellement sur la présence réelle , « qu'il satisfit, » dit Mélanch-
1 Lib. II, ep. XL; lib. IIT, ep. cLxxxvrit, cLxxxix. — ? Lib. IIT, ep. cxtv, ad Brent. — 9 Art. Smalc., Præf., in lib. Conc.
Mélanchthon souhaite une nouvelle décision.
La tyrannie de Luther.
Luther fait une nouvelle déclaration de sa foi dans les articles de Smalcalde
Nouvelle manière d'expliquer les paroles de Vinstitution.
Si le pain peut étre le corps.
thon, et le dit avec grande joie, « méme ceux des nôtres qui avoient été les plus difficiles !. » Il satisfit par conséquent Luther : et voilà encore Mélanchthon ravi qu'on s'attachàt aux sentimens de Luther, lorsque lui-méme il s'en détachoit , c'est-à-dire qu'il étoit ravi de voir l'Allemagne protestante toute réunie. Bucer avoit donné les mains : la ville de Strasbourg s'étoit déclarée avec son docteur pour la Confession d'Augsbourg : la politique étoit contente, c'est ce qui pressoit ; et pour la doctrine, on verroit apres.
Il faut pourtant avouer que Luther y alloit de meilleure foi. Il vouloit parler nettement sur la matière de l'Eucharistie ; et voici comme il coucha l’article v1 du sacrement de l'autel : « Sur le sacrement de l'autel, dit-il, nous croyons que le pain et le vin sont le vrai corps et le vrai sang de Notre-Seigneur; et qu'ils ne sont pas seulement donnés et reçus par les chrétiens qui sont pieux, mais encore par ceux qui sont impies?. » Ces derniers mots sont les mêmes que nous avons vus dans l'accord de Vitenberg; sinon, qu'au lieu du terme d’indignes, il se sert de celui d'émptes , qui est plus fort et qui éloigne encore davantage l'idée de la foi.
ll faut aussi remarquer que Luther ne dit rien dans cet article contre la présence hors de l'usage, ni contre l'union durable, mais seulement « que le pain étoit le vrai corps, » sans déterminer quand il l'étoit, ni combien de temps.
Au reste cette expression, que le pain étoit le vrai corps, jusque-là n'avoit été insérée par Luther dans aucun acte publie. Les termes ordinaires dont il se servoit, c'est que le corps et le sang étolent donnés « sous le pain et sous le vin? : » e'est ainsi qu'il s'explique dans son Petit catéchisme. Dans le grand il ajoute un mot, et dit « que le corps nous est donné dans le pain et sous le pain *.»» Je n'ai pas pu déméler encore dans quel temps ont été faits ces deux catéchismes : mais il est certain que les luthériens les reconnoissent comme des actes authentiques de leur religion. Aux deux particules en et sous, la Confession d/ Augsbourg ajoute avec ; et c'est la phrase ordinaire des vrais luthériens, « que le
! Ap. Hosp., an. 1531, p. 155; Mel., lib. IV, ep. cxcvi. — ? Conc., p. 330. — 3 Conc., p. 380. — * Conc., p. 553.