PARTIE III, N. LXXIX, LXXX
salut de ceux qui en seroient infectés, et ne les excluent pas de la tolérance.
Voilà donc, par la doctrine de votre ministre, la tolérance établie en faveur de ceux qui renversent les fondemens de la foi, méme ceux qu'on a reconnus dans les quatre premiers conciles, qui, de l'aveu du ministre, et par les Confessions de foi de tous les protestans, sont les plus essentiels au christianisme.
Outre ces intolérables erreurs qu'on ne tolére qu'à lui, il y en a d'autres qu'il faut tolérer par les principes de la secte. Les tolérans s'étonnent qu'on lui laisse dire qu'on croit, parce qu'on veut croire, par goût, par adhésion, par sentiment, et non pas par discussion ni par examen des passages de l'Ecriture. Mais que pourroit reprendre dans cette doctrine un synode de protestans, puisqu'ilsn'ont de dénouement contre nous que celui-là? M. Jurieu leur dira: Voulez-vous obliger à la discussion ceux à qui leur expérience fait counoitre qu'ils n'ont ni la capacité ni le loisir de la faire? Ils se moqueront de vous. Les renverrez-vous à l'autorité de l'Eglise? Vous renverserez votre Réforme. Ne voyez-vous done pas plus clair que le jour, que le goût et le sentiment que M. Claude et moi avons introduit, est le seul refuge qui nous reste, et que si vous le condamnez tout est perdu pour la Réforme? .
Je ne m'étonne pas non plus qu'on laisse avancer à M. Jurieu tant d'étranges propositions sur le mariage : c'est qu'en effet la Réforme les soutient. Ce n'a pas été assez aux prétendus réformateurs d'abandonner la sainte doctrine de toute l'Eglise d'Occident sur l’entière indissolubilité du mariage, méme dans le cas d'adultéere. Pour adoucir les difficultés du mariage, si grandes qu'elles faisoient dire aux apôtres : Maitre, s'il est ainsi, il vaut mieux ne point se marier‘; on y permet tous les jours, pour beaueoup d'autres sujets, de rompre « des mariages faits et consommés dans toutes les formes, et de permettre à un mari et à une femme de prendre un autre époux et une autre épouse l'autre étant vivante ?, » et trés-constamment vivante. Le ministre rapporte un fameux arrêt de la Cour de Hollande en l'an 1630 ?, où
1 Matth., xix, 10. — ? Tabl., lett. vr, p. 303. — 3 Ibid., 305.
La Réforme est obligée de passer à M. Jurieu ses erreurs sur le goût et le sen-
timent.
Erreur de M. Jurieu et de toute la Réforme
sur le
mariage :
exception à la loi évangélique reconnue par ce ministre.
du consentement des parties présentes, on résolut un mariage contracté dans toutes les formes : un mari eut la liberté d'épouser une autre femme que la sienne, et sa femme de demeurer avec celui qu'elle avoit épousé sur la fausse présomption de la mort de son véritable mari. La désertion est une autre cause de rompre le mariage. C'est la pratique constante de « l’église de Genève, qui, dit-il *, est la source de notre droit canon. On en a, poursuit-il, un exemple tout récent dont je crois que tout le monde a oui parler : on ne nommera pas les personnes à cause du scandale, » mais cependant quelque grand qu'il soit, on passe pardessus dans les jugemens. « On nommera, continue-t-il ?, la demoiselle Séve, qui en 1677 épousa un nommé M. Misson, fils d'un ministre de Normandie, lequel aprés avoir demeuré quelque temps avec elle l'abandonna. Elle a obtenu permission de se remarier; ce qu'elle fit. » Je ne vois pas aprés cela qu'on puisse s'empécher de rompre les mariages pour des maladies incurables ou des incompatibilités aussi sans remédes. Pour justifier ce libertinage, il suffit à M. Jurieu de dire que les maximes contraires « sont prises de la théologie romaine, selon laquelle le mariage est un sacrement ?. » On voit donc bien la raison qui a inspiré à la Réforme de crier avec tant de force contre le sacrement de mariage: elle vouloit anéantir cette salutaire contrainte que Jésus- Christ avoit établie dans les mariages chrétiens, et s'ouvrir une large porte à les casser. C'est done inutilement que Jésus-Christ a prononcé, que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni*. On prétend à la vérité qu'il y a lui-méme apporté une seule exception; et c'est celle du cas de l'adultére : mais la Réforme licencieuse ne s’en est pas contentée, et n'a pas craint d'ajouter à cette unique exception, qui peut avoir quelque couleur dans l'Evangile, une si grande multitude d'autres exceptions dont on n'y en trouve pas le moindre vestige; c'est-à-dire qu'on a excepté non-seulement, à ce qu'on prétend, selon l'Evangile, mais encore trés-expressément contre l'Evangile; et M. Jurieu ne craint point de dire 5, « que la bonne foi et les lois du prince sont les interprétes des
1 Tabl., lett. VI, p. 305. — ? Ibid., 303, 304. — 9 P. 304. — ^ Matth., xix, 6. — 5 Tabl., lett. vi, p. 308.
PARTIE III, N. LXXX. 185 exceptions qu'on peut apporter à la loi évangélique qui défend le divorce, et qu'elles suffisent pour mettre la conscience en repos. » Les consciences sont si endormies et les cœurs si appesantis dans la Réforme, qu'on y demeure en repos malgré les décisions de l'Evangile sur les exceptions qu'y apportent des lois et une autorité humaine. Ce n'est pas ici le sentiment d'un ministre particulier; c'est celui de Genéve, d'oü est né le droit canon de la Réforme; c'est celui de l'église anglicane, qui en est la principale partie, comme l'appelle notre ministre: et M. le Grand vient de faire voir à M. Burnet, que selon les lois de cette église « on fait divorce pour avoir abandonné le mariage pour une trop longue absence, pour des inimitiés capitales, pour les mauvais traitemens, et qu'on peut se remarier dans tous ces cas 1. » Voilà quatre exceptions à l'Evangile tirées du code des lois ecclésiastiques d'Angleterre ?, résolues et passées en loi dans une assemblée où préchoit. Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry, le grand réformateur de ce royaume. Quel mariage demeure en sûreté contre ces exceptions, puisqu'on recoit jusqu'à celle qui se tire des aversions invincibles; ce qui enferme manifestement l'incompatibilité des humeurs? Je ne m'étonne donc plus si ce grand réformateur a rompu tant de mariages, et je m'étonne seulement qu'il ne l’a pas fait avec encore moins de facon. Sans recourir au Lévitique, qui de l'aveu des plus grands auteurs de la Réforme, ne faisoit loi que pour les Juifs, et sans acheter à prix d'argent tant de consultations contre le mariage de Henri et de Catherine, il n'y avoit qu'à alléguer l'aversion implacable de ce roi. Mais peut-être qu'on n'osoit encore , et que la Réforme n'avoit pas acquis toute la force dont elle avoit besoin contre l'Evangile. On trouveroit néanmoins si l'on vouloit ces exceptions dans les autres réformateurs, dans un Luther, dans un Calvin, dans un Bucer, dans un Bèze. Voilà à quoi aboutit cette prétendue délieatesse de la Réforme. Elle se vante d'une observation étroite de l'Evangile ; elle s'éléve avec fureur contre les papes sous prétexte qu'ils ont dispensé de la loi de Dieu, à quoi néanmoins il est certain qu'ils n'ont seulement jamais songé : et cette fausse régu-
1 Lett. de M. le Grand à M. Burnet, p. 31. — ? Leg. Eccl. Ang., cap. VIII-XI.
Raisons qu'on à dans la Réforme
de tolérer
tous les excès de M. Jurieu.
larité se termine enfin à trouver eux-mêmes des exceptions de la loi évangélique. Un ministre.le dit hautement‘; et aucun synode, aucun consistoire, aucun ministre ne l'en reprend. Il ne se trouve à relever cette erreur qu'un jeune avocat qu'il traite impunément avec le dernier mépris: pourquoi? parce que les ministres et les synodes, et les consistoires savent bien que ce ministre ne fait qu'établir la théologie commune de toutes les églises protestantes, et en particulier de celle de Genève, qui est la source du droit canon , c'est-à-dire de la licence effrénée du calvinisme.
C'est donc en vain qu'on s'éléve contre lui dans le parti et qu'on le défére aux synodes. Aprés tout, il ne soutient rien qui ne soit, ou de l'esprit de la Réforme ou nécessaire à sa défense. Mais quoi! ces dogmes affreux contre l'immutabilité de Dieu et l'égalité des Personnes divines ne répugnent-ils pas clairement aux Confessions de foi des protestants? Ils y répugnent, je l'avoue, et j'en ai moi-méme rapporté les témoignages ; mais aprés tout, s'il eüt supprimé ces endroits de sa doctrine, où vouliez-vous qu'il trouvát des variations? Et pour en montrer dans l’ancienne Eglise, ne falloit-il pas tout ensemble en accuser et en excuser les docteurs? Les accuser, pour montrer qu'on varioit; et à la fois les excuser, pour n'étendre pas l'intolérance jusqu'à eux. Soutenir une telle cause sans se contredire soi-méme, est-ce une chose possible ? Mais les synodes auront encore de bien plus fortes raisons pour épargner M. Jurieu, le seul défenseur de la religion protestante. Pouvoit-on se passer de lui dans un parti où l'on vouloit soulever les peuples contre leur roi, et les enfans, si l'on eût pu, contre les pères? Il falloit bien assurer que Dieu s'en méloit; qui étoit plus affirmatif que notre ministre? « C'est étre pélagien, ditil?, de ne pas vouloir apercevoir des miracles de la Providence dans les révolutions d'Angleterre, dans celle de Savoie et dans les délivrances de nos frères des Vallées. » Dieu se déclaroit visiblement pour la Réforme; la France alloit succomber sous ces coups du Ciel; et le nier, c'étoit alors une hérésie. Mais maintenant que sera-ce donc, et faudra-t-il croire encore tous ces miracles aprés ce que nous voyons ? Il falloit un Jurieu pour pousser l'assurance
1 Jur., Avis cont. M. de Beauv. — ? Lett. 111, p. 129.