PARTIE II, N. LXXXI
jusque-là. Mais quel autre étoit plus capable d'émouvoir les peuples, que celui qui leur faisoit voir jusque dans leur rage le soutien de leur foi'? Etoit-il aisé de trouver un homme qui attaquàt aussi hardiment et avec moins de mesure la majesté des souverains? qui süt mieux allumer le feu d'une guerre civile? qui süt, pour tromper les peuples, si bien soutenir de faux miracles, ou débiter avec un plus grand air de confiance des prophéties qu'il avoit prises dans son cceur? Pour cela, ne falloit-il pas avoir le courage de hasarder des prédictions, et de s'immoler pour le parti à la risée inévitable de tout l'univers? Mais quel autre l'eüt voulu faire? Quel autre eût voulu donner à ses prédictions cet air mystérieux dont notre prophéte a paré les siennes, en feignant que par ses désirs, par l'ardeur et la persévérance de ses vœux, il s'étoit enfin ouvert l'entrée dans le secret des prophéties, et que s’il ne disoit pas tout, c'est qu'il ne vouloit pas tout dire? Il s'est vanté d'avoir prédit à un prince qu'avant que l'année füt révolue, ilse verroit la couronne sur la téte. Sans doute, il avoit trouvé l'Angleterre bien désignée dans l'Apocalypse, et l'année 1689 y étoit clairement marquée. N'a-t-il pas été un grand prophète d'avoir promis un heureux succès à un prince qui remuoit de si grands ressorts ? Car, après tout, qu'avoit-il à craindre en hasardant celte prédiction? ou quel mal lui arrive-t-il pour avoir si mal deviné dans toutes les autres? Le prince qu'il vouloit flatter avoit bien parmi ses papiers de meilleures prophéties que celles d'un ministre. Mais qui ne connoit l'usage que les hommes de ce caractère savent faire des prédictions; et combien cependant ils méprisent dans leur cœur, et les dupes qui les croient, et les fanatiques qui les révent, ou les séducteurs qui les inventent? M. Jurieu s'est mis au-dessus de tout cela; il a sacrifié sa réputation à la politique du parti : ébloui du grand nom de prophéte, qu'on lui a donné jusque dans des médailles, il ne peut encore s'en défaire; et aprés tant d'illusions dont tout le monde se moque dans son parti méme, il ose encore prophétiser « que les rois de France, d'Espagne, l'Empereur et tous les princes papistes doivent sans doute entrer quelque jour dans l'esprit où entrèrent les rois d'An-
1 Accomp. des Proph., Avis à tous les Chrétiens.
gleterre, d'Ecosse, de Suède, de Danemark dans le siècle passé !. » Il ne faut plus que vingt ou trente ans pour accomplir cette merveille, et tout s'y dispose, comme on voit. Si toutefois les succès ne répondent pas à son attente, et que les conquétes de son héros n'avancent pas, autant qu'il pense, le régne de mille ans aprés lequel il soupire, il s'est préparé une réponse contre les événemens qui ne voudront pas cadrer assez juste. On sera toujours recu à dire que Dieu n’y prend pas garde de si prés?; et lors méme que tout sera manifestement contraire aux prédictions, M. Jurieu en tout cas sera toujours aussi grand prophéte qu'un Cotterus et tant d'autres semblables trompeurs convaincus de faux selon luiméme, dont néanmoins il ne laisse pas d'égaler les visions à celles d'Ezéchiel et d'Isaie. Que diront done les synodes à un homme dont la Réforme a tant de besoin? Luther n'y fut jamais plus nécessaire. Elle commencoit à languir; et la grace de la nouveauté lui étant ótée, il ne faut pas s'étonner si loin de faire de nouveaux progrès elle reculoit en arrière : le fait du moins est constant par M. Jurieu , qui vient de faire publiquement ce triste aveu : « La Réformation dans ce siècle n'est point avancée, elle étoit plutôt diminuée qu'augmentée ?: » de peur qu'elle ne tombât tout à fait, il en falloit revenir aux impétuosités, aux emportemens, aux inspirations, aux prophéties de Luther. La complexion d'un Calvin pouvoit bien avec son aigreur, avec son chagrin amer et dédaigneux, produire des emportemens, des déchainemens, d'autres excès de cette nature: mais elle ne pouvoit fournir ces ardeurs d'imagination qui font les prophètes des fausses religions. Il falloit quelqu'un qui süt émouvoir l'esprit des peuples, tromper leur crédulité, les pousser jusqu'au transport et à la fureur. Si le succès n'a pas répondu à la volonté; si par la puissante protection de Dieu il s’est trouvé dans le monde une main plus forte que toutes celles qu'on a tâché vainement d'armer contre elle, ce n'est pas la faute de M. Jurieu; et les synodes, qui n'ont rien à lui imputer, ne peuvent aussi rien faire de moins que de se taire comme ils font en sa faveur.
1 Tabl., lett. vin, p. 505, 506. — ? Accomp. des Proph., Avis à tous les Chrét. — 3 Tabl., lett. vur, p. 506.