‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 106 sur 403 · PARTIE IIT, N. LXXXII · texte numérisé non relu

PARTIE IIT, N. LXXXII

Si cependant on méprise ces foibles synodes , et qu'une si timide politique achéve de leur faire perdre le peu de crédit qu'ils avoient dans la Réforme, ce n'est pas là aussi que M. Jurieu met sa confiance : c’est aux princes et aux magistrats qu'il a recours, et il leur rend le droit de persécuter qu'il leur avoit ravi. J'avois autrefois demandé, dans une lettre particulière qu'il a imprimée, quelle raison on avoit d'excepter les hérétiques du nombre de ces malfaiteurs contre lesquels saint Paul a mis aux princes l'épée en main. Le ministre m'avoit répondu : « Ce n'est pas à nous à vous montrer que les hérétiques ne sont pas de ce nombre : c'est à vous, messieurs les persécuteurs , à nous prouver qu'ils y sont compris ! ; car, poursuivoit-il?, les malsentans et les malfaiteurs ne sont pas la méme chose. » Alors done le magistrat étoit sans pouvoir contre les malsentans , et ce n'étoit pas pour cela qu'il étoit lieutenant de Dieu. Mais maintenant cela est changé : les princes et les magistrats sont, dit-il?, «les images et les oints de Dieu et ses lieutenans en terre. » Sans doute, ils ont ces beaux titres dans les Ecritures , et pour nous arrêter au dernier, saint Paul nous les représente comme ordonnés de Dieu pour lui faire rendre obéissance comme ses ministres et ses lieutenans, qui me portent pas sans cause l'épée qu'il leur a mise en main. « Mais ce sont d'étranges lieutenans de Dieu, poursuit le ministre , s'ils ne sont obligés à aucun devoir par rapport à Dieu en tant que magistrats : comment done peut-on s'imaginer qu'un magistrat chrétien, qui est le lieutenant de Dieu, remplisse tous ses devoirs en conservant pour le temporel la société à la tête de laquelle il se trouve, et qu'il ne soit pas obligé d'empécher la révolte contre ce Dieu dont il est le lieutenant, afin que le peuple ne choisisse un autre dieu ou ne serve le vrai Dieu autrement qu'il ne veut étre servi? » Le voilà done redevenu lieutenant de Dieu contre ceux qui ne veulent pas le reconnoitre ou reconnoitre son vrai culte, et en un mot, contre les malsentans aussi bien que contre les malfaiteurs. Que si, par I Zpitre aux Romains, il est le ministre et le lieutenant de Dieu, contre les hérétiques aussi bien que contre les

! Jur., Lett. past. de la 1re ann., 1re lett. p. 7, 8. — ? r1? Lett., p. 11, void. — 3 Tabl., lett. vit, p. 445, 446.

Que le ministre qui a besoin d'autorité n'espére plus qu'en celle des princes et qu'il est contraint de leur rendre le droit de persécuter dont il les avoit privés.

LXXXIIH.

Bornes chimériques que le ministre veut donner au pouvoir desprinces

autres coupables; c'est donc contre eux aussi qu'il a l'épée en main ; et l'évêque de Meaux n'avoit pas tort lorsqu'il l'interprétoit de cette sorte.

Le ministre a trouvé ici une belle distinction : c'est que le prince a l'épée en main contre les hérétiques; mais pour les géner seulement, pour les bannir, et non pas pour leur donner la mort. Mais les tolérans lui demandent où il a trouvé ces bornes qu'il donne à sa fantaisie au pouvoir des princes? Il n'étoit pas ici question de faire le doux , et de vouloir en apparence épargner le sang. Il ne falloit point, disent-ils, poser des principes d’où l'on tombe pas à pas dans les dernières rigueurs. Qu'ainsi ne soit, n'avez-vous pas dit que «ces aversions, que produit la diversité des religions, produisent aussi la guerre et la division, ef qu'elles en sont une semence'? » Quand vous le nieriez, le fait est trop criant pour étre révoqué en doute. Si le parti hérétique devient inquiet, mutin et séditieux ; s'il est à charge à l'Etat, et toujours prêt à enfanter les guerres civiles dont il porte la semence dans son sein, le prince ne pourra-t-il jamais en venir aux derniers remèdes , et portera-t-il l’épée sans cause?? Vous vous aveuglez vous-méme , si vous eroyez pouvoir donner aux puissances légitimes des bornes que vous ne trouvez point dans les passages que vous produisez. Vous nous alléguez ce passage : Ofez d'entre vous le méchant?. Vous vous trompez d'adresser aux princes ce précepte del Apótre, qui visiblement ne s'entend que des censures ecclésiastiques; mais si vous voulez l'étendre aux magistrats , et que ce soit à eux à Óter le méchant, laissez done à leur prudence les voies de l'óter. Qui vous a donné le pouvoir de les réduire à des peines légères, à des génes, à des prisons, peut-être au bannissement tout au plus? Il faut, disent toujours les tolérans *, ou, comme nous, leur ôter tout pouvoir de contraindre les hérétiques; ou, comme les catholiques, leur permettre d'en user selon l'exigence des cas. Car s'ils jugent par leur prudence que ce ne soit pas assez ôter le méchant que de le bannir, pour faire pulluler ailleurs ses impiétés, comme celles de Nestorius se sont

1 Tabl., lett. vitz, p. 519. — ? Rom., xil, 4. — 8 Tabl., lett, vit, p. 457. — ^ Lettre venue de Suisse.

Page 1