PARTIE III, N. LXXXIV
répandues en Orient par son exil et celui de ses adhérens, qui étes-vous pour donner des bornes à leur puissance? Et espérezvous de réduire à des règles invariables ce qui dépend des cas et des circonstances ? Aussi ne savez-vous où vous renfermer ; et vous le faites clairement paroitre par ces paroles : « Dieu veut qu'on use de clémence avec les idolâtres et les hérétiques , et qu'on épargne leur vie autant qu'il se peut‘. » C'est éluder manifestement la difficulté. Car quelqu'un a-t-il jamais dit que la clémence füt interdite aux souverains, ou qu'ils ne soient pas obligés à épargner autant qu'il se peut la vie humaine? Si la seule règle qu'on peut leur donner selon vous, est de l'épargner autant qu'il se peut, il ne faut donc pas, comme vous faites, diminuer leur pouvoir ; mais leur laisser examiner ce qu'ils peuvent faire avec raison.
Mais, direz-vous, la douceur chrétienne doit prévaloir. Sans doute, vous répliqueront les tolérans, dans tous les cas où vousméme vous ne la jugez pas préjudiciable. Mais vous permettez qu'on procède « jusqu'à la peine de mort, lorsqu'il y a des preuves suffisantes de malignité , de mauvaise foi, de dessein de troubler l'Eglise et l'Etat, et enfin d'impiété et de blasphéme conjoint avec audace, impudence et mépris des lois ?. » Vous ajoutez que « la plupart des hérésiarques sont impies, et ne se révoltent contre la foi que par un motif d'ambition , d'orgueil, de domination : quand dans ces dispositions ils passent jusqu'à l'outrage et au blasphème, l'Eglise doit les abandonner au magistral pour en user selon sa prudence. » C'est ce que dit le ministre : ceux qui abandonnent les hérésiarques à la prudence du magistrat jusqu'aux dernières rigueurs, n'ont pas d'autres motifs que ceuxlà : il ne reste qu'à tirer de là le traitement qu'on peut faire aux partisans de ces hérésiarques, et enfin aux imitateurs de leur séditieuse et indocile fierté. Pourquoi donc disputer plus longtemps contre un homme qui détruit-lui-même ses principes? Il avoue qu'il y a des provinces des Pays-Bas, qui n'ont pas méme «de connivence pour les papistes. Quand on les découvre, dit-il ? , on ne les protége pas contre la violence des peuples . » On entend
1 Tabl., lett. VIII, p. 456. — ? P. 422. — 3 Tabl., lett. viu, p. 432, 433.
Le ministre óte luiméme les bornes qu'il vouloit donner à là puissance publique.
bien ce langage : mais vaut-il mieux abandonner à la violence ceux qu'on prétend hérétiques, et les laisser déchirer à une aveugle fureur, que de les soumettre aux jugemens réguliers du magistrat? On voit donc que ce ministre ne sait ce qu'il dit. Il n'y a qu'à l'écouter sur le sujet de Servet. Tantót il n'approuve pas que Genève l'ait condamné au feu à la poursuite de Calvin : il en dédit ses docteurs , et il décide que c'étoit là un reste de papisme *. Mais quelquefois il revient de cette extréme mollesse : «et, dit-il ?, ceux qui condamnent si hautement le supplice de Servet ne savent pas toutes les circonstances de son crime, » Laissons done peser ces circonstances au magistrat. L'Etat est maitre de ses peines, dit-il en un autre endroit ?, et c'est aux princes à les régler selon leur prudence.
ixxxv. . Mais tous les grands argumens de la Réforme doivent toujours ae ponit être tirés de l'Apocalypse. Pour bannir éternellement la peine de 4e laps. mort dans le cas de religion, voici comme parle le ministre * :
iu «N'aura-t-on jamais honte de cette barbarie antichrétienne? Et rt ne reconnoltra-t-on jamais que c'est le caractère de la beste de
l'Apocalypse, qui s'enivre du sang des saints, qui dévore leur chair, qui leur fait la guerre, qui les surmonte, et qui à cause de cela est appelée beste, lion, ours, léopard? Car il faut avoir renoncé à la raison, à l'humanité, et estre devenu une beste pour en user envers les chrétiens comme l'Eglise romaine en use envers nous. » Voilà donc en apparence tous les chrétiens à couvert du dernier supplice. Cela iroit bien pour les tolérans , si la suite de son passage et de son interprétation n'en ruinoit pas le commencement. Car selon lui 5, les dix rois qui détruiront la prostituée* seront des rois réformés : et que feront-ils pour « réformer la religion dans leurs Etats? Ils hairont la prostituée ; ils la désoleront; ils la dépouilleront; ils en mangeront les chairs et ils la consumeront par le feu. Et les oiseaux du ciel seront appelés pour manger les chairs des rois et les chairs des capitaines, et les chairs des braves soldats, et celles des chevaux et des cavaliers , et des petits et des grands, et des esclaves et des hommes libres *. »
tre Ann., lett. 11, p. 44. — ? 1bid., p. 422. — 3 P. 428. — * 4re Ann., lett. 17, p. 12. — 5 Tabl., lett. viuit, p. 505, 506. — 9 Apoc., xvi1, 6. — 7 Ibid., xix, 11, 18.