‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 108 sur 403 · PARTIE III, N, LXXXVI · texte numérisé non relu

PARTIE III, N, LXXXVI

Voilà, ce me semble, assez de carnage, assez de sang répandu, assez de chairs dévorées, assez de feux allumés : mais, selon M. Jurieu, tout cela sera l'ouvrage des rois réformés; c'est par là que s'accomplira la réformation , jusqu'ici trop foiblement commencée; la Réforme fera souffrir tous ces maux à des chrétiens sans doute, puisque ce sera à des papistes : ce ne sera pas seulement sur des particuliers, mais sur toute l'Eglise romaine qu'on exercera ces cruautés. Il ne reste plus qu'à dire qu'il n'appartient qu'aux rois de la Réforme d'user de l'épée contre les sectes qu'ils croient mauvaises, et que tout leur est permis contre la prostituée. Mais s'il ne tient qu'à trouver des noms odieux pour les sociétés hérétiques et rebelles , l'Ecriture en fourniroit d'assez forts pour animer contre elles le zèle des princes catholiques.

Au reste, afin que M. Jurieu n'aille pas ici se jeter à l'écart, et renouveler toutes les plaintes des protestans contre la France ; ce n'est pas là de quoi il s'agit, mais en général de la question de la toléranee civile; c'est-à-dire quel droit peut avoir le magistrat d'établir des peines contre les hérétiques. C'est sur cette grande question que les protestans sont partagés : et je ne craindrai point d'assurer qu'ils se poussent à bout les uns les autres. Les tolérans poussent à bout M. Jurieu, en lui démontrant qu'il se contredit lui-méme, et qu'il faut ou abandonner la doctrine de l'intolérance, ou permettre au magistrat autant les derniers supplices qu'il lui défend, que les moindres peines qu’il lui permet *. Car aussi, lui dit-on, où a-t-il pris et où ont pris les intolérans mitigés ces bornes arbitraires qu'ils veulent donner à un pouvoir qu'ils reconnoissent établi de Dieu en termes indéfinis? Ou il faut prendre les preuves dans toute leur force, ou il faut les abandonner tout à fait. Vous croyez fermer la bouche à M. de Meaux, -en lui disant ? : « Si l'Eglise a droit d'implorer le bras séculier pour la punition des hérétiques, pourquoi saint Paul dit-il simplement : Evite l’homme hérétique *? Que ne dit-il : Livre-le au bras séculier, afin qu'il soit brülé? Saint Paul ne savoit-il pas que dans peu les princes seroient chrétiens, et qu'ils auroient le glaive

1 Comm. philos.; Lett. ven. de Suisse; Apol. des vrais tolér. — 21 Ann., lett. 1t. — Tit., nu, 10.

Les réformés tolérans et intolérans se poussent de part et d'autre à l'absurdité les tolérans commencent et tournent contre le ministre toutes les raisons dont il se sert contre les catho-

liques.

Suite des contradictions du ministre :

exemple

des saddu-

céens,

en main ? N'a-t-il donc donné des préceptes que pour le temps et pour l'état présent? » On vous rend vos propres paroles. Saint Paul ne savoit-il pas que le magistrat alloit devenir chrétien ? Pourquoi done n'ajoute-t-il pas à l'obligation d'éviter l’homme hérétique celle dele gêner, de le contraindre dans l'exercice de sa religion, et enfin de le bannir s'il refuse de se taire? Il vous plait maintenant de nous objecter les exemples des rois d'Israél qui brisoient les idoles, chassoient et punissoient les idolátres?. Mais ne les punissoient-ils pas jusqu'à employer contre eux le dernier supplice? Qui a borné sur cela le pouvoir des souverains ? C'est, dit-on, qu'en ce temps-là et sous l'Ancien Testament l'idolátrie étoit la vraie félonie contre Dieu, qui étoit alors le vrai Roi de son peuple : et le ministre répond : « Est-ce qu'aujourd'hui Dieu n'est pas le Roy des nations chrétiennes tout autrement qu'il ne l'est des peuples paiens et infidèles ? Retourner à l'infidélité et au paganisme ou à l'idolátrie, n'est-ce pas aujourd'hui félonie et rébellion contre Dieu? » Pourquoi done n'emploiera-t-on pas le méme supplice contre le méme crime? Et en est-on quitte pour dire sans preuve, comme fait M. Jurieu ?, que Dieu maintenant à relâché de sa sévérité et de ses droits ? Où est donc écrit ce relàchement? Et en quel endroit voyons-nous que la puissance publique ait été affoiblie par l'Evangile?

Lorsqu'il s'agissoit de blàmer les persécutions du papisme, le ministre nous alléguoit la tolérance qu'on avoit eue autrefois pour les sadducéens dans le judaisme, et il disoit que le Fils de Dieu ne s'y étoit jamais opposé *. Si cet argument prouve quelque chose, il prouve non-seulement qu'on doit épargner les derniers supplices, mais encore jusqu'aux moindres peines, puisqu'on n'en imposoit aucune aux sadducéens. ll prouve méme beaucoup davantage; puisque, de l'aveu du ministre, on vivoit avec les sadducéens dans le même temple et dans la même communion 5. Ainsi il est manifeste que cet argument prouve trop, et par conséquent ne prouve rien. Cela est certain, cela est clair; mais le ministre ne

1 Apol. des tolér.; Lett. ven. de Suisse. — ? Tabl., lett. vim, p. 434, 452, 459 et suiv. — ? Ibid. p. 456. — * Hist. du Papisme, ll. part., chap. vii; lett. vri, p. 416, 420 et suiv. — 5 Tabl., lett. vii, zbid.

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