PARTIE III, N. XCIII, XCIV
rera pas là; car le subtil commentateur revient à la charge : et si, dit-il, ce socinien, ce mahométan se croit obligé en conscience de précher sa doctrine et de se faire convertisseur, il faudra bien le laisser faire, pourvu qu'il se comporte modestement et qu'il ne soit point séditieux ; autrement on le géneroit dans sa conscience ; ce qui]par la supposition n'est pas permis. Voilà done tous les Etats obligés à tolérer les prédicans de toutes les sectes, c'est-à-dire, à supporter la séduction, sous prétexte qu'elle fera la modeste jusqu'à ce qu'elle ait pris racine, et qu'elle ait aequis assez de force pour attaquer ou pour opprimer tout ce qui pourra s'opposer à ses desseins. Ou s'il est permis de prévoir et de prévenir ce mal, il est donc permis de l'étouffer dés sa naissance, aussi bien que de le réprimer dans son progrès ; et la tolérance n'est plus qu'un nom en l'air.
Mais quand on sera venu à cet aveu et qu'on aura aecordé au commentateur, qu'il faut laisser croire et précher tout ce qu'on voudra , alors il demandera sans plus de facon l'indifférence des religions, c'est-à-dire, qu'on n'exclue personne du salut, et que chacun règle sa foi par sa conscience. Les tolérans mitigés ou dissimulés se récrieront contre cette derniére conséquence qu'ils protestent de ne jamais vouloir admettre. Mais en ce point M. Jurieu les pousse à bout, en leur disant! : « Quand un homme est bien persuadé qu'un malade a la peste, qu'il peut perdre tout un pays et causer la mort à une infinité de gens , il ne conseillera jamais qu'on'mette un tel homme au milieu de la foule, et qu'on permette à tout le monde de l'approcher : et s'il permet à tous de le voir, ce sera une marque qu'il croira la maladie légère et nullement contagieuse. » La suite n'est pas moins pressante. « Ils veulent que nous les croyions, quand ils disent qu'ils n'estiment pas qu'on peut étre sauvé en toutes religions, et quil y a des hérésies qui donnent la mort. S'ils pensent cela, où est la charité de vouloir permettre à toutes sortes d'hérétiques de prescher, pour infecter les ames et pour les damner? »
Le ministre passe plus loin, etil démontre aux tolérans, par
1 Tabl., lett. VIIT, p. 402,
Le minisire force les tolérans à l'indifférence des religions.
Démons-
tation du une autre voie, que selon les principes qu'ils supposent avec le
ministre
que la t- Commentateur, il n'est pas possible qu'ils s'en tiennent à la tolé-
lérance
civile en. Tance civile, où ils semblent vouloir se réduire. Car, dit-il *, ce
rate. qu'ils promettent de plus spécieux dans leur tolérance civile, c'est la concorde entre les citoyens qui se supportent les uns les autres, et la paix dans les Etats. Mais pour en venir à cette paix , il faut encore établir « qu'on est sauvé en toutes religions. J'avoue , poursuit-il, qu'avec une telle théologie on pourroit fort bien nourrir la paix entre les diverses religions. Mais tandis que le papiste me regardera comme un damné, et que je regarderai le mahométan comme un réprouvé, et le socinien comme hors du christianisme, il sera impossible de nourrir la paix entre nous. Car nous ne saurions aimer, souffrir, ni tolérer ceux qui nous damnent. Nos Messieurs sentent bien cela; c'est pourquoi trésassurément leur but est de nous porter à l'indifférence des religions, sans laquelle leur tolérance civile ne serviroit de rien du tout à la paix de la société. »
xcv. Ainsi l'état où se trouve le parti protestant, est, que les intolé-
Les deux
paris de rans et les tolérans se poussent également aux dernières absur-
la Réforme
s co- dités, chacun selon ses principes. Les tolérans veulent conserver ut. la liberté de leurs sentimens , et demeurer affranchis de toute """ sorte d'autorité capable de les contraindre; ce qui en effet est le vrai esprit de la Réforme et le charme qui y a jeté tant de monde : M. Jurieu les pousse jusqu'à l'indifférence des religions. D'autre cóté, malgré les maximes de la Réforme, ce ministre sent qu'il a besoin sur la terre d'une autorité contraignante; et ne pouvant la trouver dans l'intérieur de son église ni de ses synodes, il est contraint de recourir à celle des princes : et voilà en méme temps que les tolérans le poussent malgré qu'il en ait, et de prineipe en principe, jusqu'aux excès les plus odieux et les plus décriés dans la Réforme.
QA En effet que réporfdra-t-il à ce dernier raisonnement tout tiré ue, selon
M. Jui, de ses principes et de faits constans? Si le magistrat réformé em- 1 gis- . Four » 3 - :
redd ploie l'épée qu'il a en main pour géner les consciences, ou il le Réforme
» pe fera à l'aveugle, et sans connoissance du fond, sur la foi des déci- 1 Tabl., lett. vint, p. 119.