PARTIE III, N. XCVIII
pourquoi non en d'autres points aussi importans ? Voilà des questions que nous voyons nées ; mais il y en a d'infinies que nous ne pouvons pas prévoir : car qui pourroit deviner toutes les réveries des anabaptistes, des trembleurs et des fanatiques, ou tout ce que peuvent inventer les sectes présentes ou futures? Il n'y a qu'à voir dans Hornebeck et dans Hornius les nouvelles religions dont l'Angleterre , la Hollande et l'Allemagne sont inondées : la mer agitée n'a pas plus de vagues : la terre ne produit pas plus d'épines et plus de chardons. L'Eglise, dira-t-on, décidera; mais le magistrat n'en sera pas moins obligé à revoir les points résolus. Il lui faudra perpétuellement rouler dans son esprit des dogmes de religion dans une église qui ne cesse d'en produire continuellement de nouveaux, etil passera sa vie dans des disputes ; ou pour avoir plus tôt fait, il laissera tout le monde à sa bonne foi, au gré et selon les vœux des tolérans.
A cela, il faut l'avouer, il n'y aura jamais de repartie selon les maximes de la Réforme; mais il n'y en a non plus à ce qu'objecte M. Jurieu. Vous voulez dire que les princes en matière de religion ne peuvent user de contrainte : et sur quoi subsiste done notre Réforme? En méme temps il leur fait voir plus clair que le jour, et par les actes les plus authentiques de leur religion, « qu'en effet Genéve, les Suisses, les républiques et villes libres, les électeurs et les princes de l'Empire, l'Angleterre et l'Ecosse, la Suède et le Danemark» (voilà, ce me semble, un dénombrement assez exact de tous les pays qui se vantent d'étre réformés), « ont employé l'autorité du souverain. magistrat pour abolir le papisme, et pour établir la réformation !. »
Il n’y a point à s'étonner aprés cela si les princes ont fait la loi dans la Réforme. Nous avons vu que Calvin s'est élevé inutilement contre cet abus?, le plus grand à son avis qu'on püt introduire dans la religion, sans y voir aucun reméde. On s'en plaignoit de tous côtés, et les plus zélés ministres s'écrioient : « Les laïques s’attribuent tout, etle magistrat s'est fait pape. »
Mais pourquoi tant se récrier? Le magistrat avoit raison de vouloir étre le maitre dans une religion que son autorité avoit
1 Tabl., lett. virt, p. 490. — ? Var., liv. V, n. 8 et suiv.
Le minisire démontre aux tolérans qu'óter à la religion la force employée par le magistrat, c'est anéantir la Réforme qui n'a été établie que par ce moyen.
établie. Voilà cet ancien christianisme. Voilà cette église réformée: sur le modèle de l'Eglise primitive : cette église qui se vantoit d'étre sous la croix et dans l'humiliation, pendant qu'elle ne songeoit qu'à mettre l'autorité et la force de son cóté. Pour achever le tableau, il ne faudroit plus qu'ajouter les motifs particuliers de ces changemens que nous avons démontrés ailleurs par le témoignage des chefs de la Réforme, c'est-à-dire, la licence, le libertinage, la mutinerie des villes, qui de sujettes avoient entrepris de se rendre libres, les bénéfices devenus la proie des princes, et le reste qu'on peut revoir, pour peu qu'on en doute, dans l’Æistoire des Variations'; mais nous n'en avons pas besoin pour l'affaire que nous traitons. Sans s'arréter à tous ces motifs, les tolérans trouvent trés-mauvais et trés-honteux àla Réforme, qu'elle doive son établissement à l'autorité ou plutôt à la violence, et qu'on ait engagé les princes à la nouvelle religion en les rendant maitres de tout, et méme de la doctrine : « Nous croyons, dit M. Jurieu ?, mettrela Réforme à couvert quand nous prouvons que partout elle s'est faite par l'autorité des souverains. Mais voicy des gens (les tolérans) qui nous enlèvent cette retraite, et qui disent que c'est là l'opprobre de la réformation, de ce qu'elle s'est faite par l'autorité des magistrats, » parce qu'en effet c'est ce qui fait voir que c'est un ouvrage humain, qui doit sa naissance àl'autorité et aux intéréts temporels.
Mais le ministre oppose à des raisons si évidentes des faits qui ne le sont pas moins : «car il est vray, poursuit-il?, que la Réforme s'est faite par l'autorité des souverains : ainsi s'est-elle faite à Genéve par le sénat; en Suisse par le conseil souverain de chaque canton; en Allemagne par les princes de l'Empire; dans les Provinces-Unies par les Etats; en Danemark, en Suède , en Angleterre, en Ecosse par l'autorité des rois et des parlemens : et cette autorité ne s'est pas resserrée à donner pleine liberté aux réformez : elle a passé jusqu'à oster les églises aux papistes et à briser leurs images, à défendre l'exercice public de leur culte, e£ cela généralement partout : et mesme en plusieurs lieux cela est allé jusqu'à défendre par autorité l'exercice particulier du pa-
1 Var., liv. V, n. 5 et suiv. — ? Tabl., lett. vin, p. 502, — 3 Ibid., 502-504. -