PARTIE III, N. CX
part; et l'Ecriture, la raison et l'autorité d'autre part : si à cause de la diversité des tempéramens, des génies, de l'éducation et des préjugés inévitables, par lesquels tous les esprits sont différemment tournés, il arrive qu'ils embrassent des opinions différentes dont il ne se peut que quelques-unes ne soient erronées, c'est faire Dieu un tyran, et mettre l'homme au désespoir, que de dire qu'on soit damné pour cela : il suffit, dit-il, pour le salut, que chacun, autant que son devoir l'y oblige, tâche de croire l’Ecriture dans son vrai sens ‘. » Ce qu'il appuie enfin de ce raisonnement: « En matière de religion, pour se soumettre il faut avoir un juge dont nous soyons obligez de croire que le jugement est juste : en matiere civile, il suffit d'estre honneste homme pour pouvoir devenir juge; mais en fait de religion, il faut estre infaillible. » Ainsi n'y ayant point de juge infaillible, selon les maximes communes de tous les protestans, ii n'y a point de juge à qui on doive se soumettre en fait de religion. D'où il suit que dans ces matières chacun peut garder son sentiment. «Je puis, dit-il, garder mon sentiment sans vous faire tort: vous pouvez garder le vótre sans me faire tort; et tout cela peut se faire sans nous apporter à nousmesmes aucun préjudice ?. »
Ce qu'il dit, qu'il n’y a point de juge infaillible en matière de religion, fait bien voir qu'il ne reconnoit point l'Ecriture pour un vrai juge: car d'ailleurs, il est bien certain qu'il la reconnoit pour infaillible; mais c'est qu'il entend bien que l'Eeriture est une loi infaillible, et non pas un juge infaillible; puisqu'il ne faut qu'un peu de bon sens et de bonne foi, pour voir qu'un juge est celui qui prononce sur les différentes interprétations de la loi; ce que la loi elle-même visiblement ne fait pas, ni l'Ecriture non plus.
ll est maintenant aisé de concevoir tout le raisonnement de notre auteur, et le voici en bonne forme : Quelque évidence qu'on veuille poser dans l'Ecriture, elle n'est pas telle qu'il n'y ait diverses manières de l'entendre, dont quelques-unes sont des erreurs contre la foi: c’est pourquoi il y a deux règles suffisantes pour sauver les hommes : la première, de recevoir le texte de l'Ecriture avec toutes ses conséquences nécessaires, incontestables
1 Rép. à la Préf., n. 26. — ? Ibid., chap. 1, n. 17.
Démonsiration, par cet auteur, quil faut être catholique ou indifférent croire l'Eglise infaillible ou tomber dans l'indifférence des religions.
Distinclion deserreurs fondamentales d'avec les antres, selon cet auteur :
nouvelle démons-
tration qu’on ne peut éviter l'inditfé rence que par les prineipes des catholiques.
et indubitables; la seconde, dans tout le reste où l'on pourroit errer contre la foi, de tâcher de croire l'Ecriture selon son vrai sens, sans se condamner les uns les autres; parce que pour condamner il faut étre juge, et en matiére de religion, juge infaillible : or, il n’y a point de juge de cette sorte. L'Eglise n'est pas infaillible: chaque particulier l'est encore moins dans ses sentimens : donc qu'on ne se juge point les uns les autres, et que chacun demeure innocemment et impunément dans son sens; ce qui est en termes formels l'assurance du salut de chaque chrétien dans sa religion, déduite manifestement de ce qu'il n'y a point de juge infaillible. Il n'y a donc point de milieu entre croire l'Eglise infaillible et sauver tout le monde dans sa religion; et ne pas étre catholique, c'est nécessairement étre indifférent.
Il ne faut pourtant pas dissimuler, qu'en disant que chacun se sauve dans son sentiment, notre auteur y apporte la restriction, « que la différence qui sera entre nous ne concerne aucune chose nécessaire au salut, et que nous aimions tellement la vérité, que nous ayons soin d'en instruire notre conscience, et que nous la suivions constamment‘. » Mais il faut voir quelles sont ces choses nécessaires au salut, et voici comment il les explique. « Touchant la difficulté de distinguer les erreurs damnables d'avee celles qui ne damnent pas, et les véritez fondamentales d’avec celles qui ne sont pas fondamentales , je réponds que la dispute, qui est entre les protestans sur cette question, peut estre facilement terminée. Car ou l'erreur dont on parle est tout à fait involontaire, ou elle est volontaire à l'égard. de sa cause. Si la cause de l'erreur est quelque faute volontaire et évitable, l'erreur méme est criminelle, et par conséquent damnable en elle-même. Mais si je ne suis coupable d'aucune faute de cette nature, si j'aime la vérité, si je la cherche avec soin, si je ne prends point conseil de la chair et du sang pour choisir mes opinions, mais de Dieu seul ef de la raison qu'il m'a donnée ; si, dis-je, je suis disposé de cette sorte, et que cependant, par un effet de l’infirmité humaine, je tombe dans l'erreur, cette erreur ne peut pas estre damnable. » Voilà en termes formels la distinction des erreurs fondamentales et non
1 Rép. à la Préf., chap. ni, n. 52.