PARTIE II, N. CXIV
vantent tant n'ont-ils pas été les premiers à censurer les commencemens de la Réforme, où lon avoit refroidi la pratique des bonnes œuvres, en enseignant clairement qu'elles n'étoient pas nécessaires à la justification ni au salut, non pas méme l'amour de Dieu; mais la seule foi des promesses, ainsi que nous l'avons souvent démontré? Les mémes sociniens ne prouvoient-ils pas invinciblement, aussi bien que les catholiques, qu'il n’y a rien de plus pernicieux aux bonnes mœurs, que l’inamissibilité de la justice, la certitude du salut, et enfin l'imputation de la justice de Jésus-Christ de la manière dont on l'enseignoit dans la Réforme ? C'en est assez pour les convaincre qu'il peut se trouver dans l'Ecriture, sur les mœurs comme sur les dogmes, de ces généralités oà se cachent tant d'opinions et tant d'erreurs différentes. Que si l'on se met à raisonner (et on ne le fait que trop) sur la doctrine des mœurs, sur les inimitiés, sur les usures, sur la mortification, sur le mensonge, sur la chasteté, sur les mariages; avec ce principe qu'il faut réduire l'Ecriture sainte à la droite raison, où n'ira-t-on pas? N'a-t-on pas vu la polygamie enseignée par les protestans, et en spéculation et en pratique? Et ne sera-t-il pas aussi facile de persuader aux hommes, que Dieu n’a pas voulu porter leurs obligations au delà des régles du bon sens, que de leur persuader qu'il n’a pas voulu porter leur croyance au delà du bon raisonnement? Mais quand on en sera là, que sera-ce que ce bon sens dans les mœurs, sinon ce qu'a déjà été ce bon raisonnement dans la croyance, c'est-à-dire ce qu'il plaira à un chacun? Ainsi nous perdrons tout l'avantage des décisions de Jésus-Christ : l'autorité de sa parole, sujette à des interprétations arbitraires, ne fixera non plus nos agitations que feroit la liberté naturelle de notre raisonnement; et nous nous reverrons replongés dans les disputes interminables, qui ont fait tourner la tête aux philosophes. De cette sorte, il faudra tolérer ceux qui erreront dans les mœurs comme ceux qui erreront sur les mystères, et réduire le christianisme, comme font plusieurs, à la généralité de l'amour de Dieu et du prochain, en quelque sorte qu'on l'applique et qu'on le tourne aprés cela. Combien ont dogmatisé les anabaptistes et les autres enthousiastes ou prétendus inspirés,
sur les sermens, sur les châtimens, sur la manière de prier; sur les mariages, sur la magistrature et sur tout le gouvernement ecclésiastique et séculier : choses si essentielles à la vie chrétienne? Les sociniens, qui ne vantent avec les indifférens que la bonne vie et la voie étroite dans les mœurs, combien se mettentils au large lorsqu'ils ne soumettent aux peines de la damnation — et à la privation de la vie éternelle que les habitudes vicieuses ? Jusque-là que Socin lui-méme n'a pas craint de dire, « que le meurtrier, ou l'homicide qui est jugó digne de mort, et qui ne peut avoir de part à la vie éternelle, n'est pas celui qui a tué un homme ou qui a commis un acte d'homicide , mais celui qui a contracté quelque habitude d'un si grand crime *. » Il n'y a rien de plus inculqué dans ses ouvrages que cette doctrine. C'est aussi le sentiment de la plupart de ses disciples, et entre autres de Crellius un des plus célèbres, et qui est estimé parmi eux un des plus réguliers sur la doctrine des mœurs : et néanmoins il fait consister dans l'habitude la nature du péché qui exclut de la vie éternelle * : et encore plus expressément il distingue deux sortes de péchés, «dont les premiers, dit-il, sont très-griefs et trèsénormes de leur nature ou en approchent beaucoup; dans lesquels celuy qui espère la vie éternelle et qui a la crainte de Dieu,
ou ne tombe jamais, ou il »n^y tombe que lorsqu'il est fort pressé par les désirs de là chair, ou faute d'y penser et par quelque sorte d'imprudence. » On voit d'abord que ces péchés, quelque énormes quil les représente, ne lui paroissent incompatibles ni avec la crainte de Dieu, ni avee l'espérance du salut, que lorsqu'on y tombe souvent, et avec une malice déterminée. « Et. pour les autres péchés, continue-t-il, qui ne sont pas si énormes et où l'on tombe plus facilement, comme la colère, le désir des voluptez illicites qui ne. va point jusqu'à l'acte, et l'ambition désordonnée : si on ne les combat pas dans leur naissance et qu'on leur lasche la bride, je ne crois pas qu'on puisse espérer le salut. Mais si l'on combat avec sa passion et qu'on s'oceupe à la réprimer, en sorte
1 Soc., in cap. III, 1, Ep. Jo., 11, 6 ; tom. 1, Bib. Frat., p. 194; Ibid., ad v, 14, p. 202; Ibid., Quod regni Pol., etc., 1, p. 794, etc. —3 Eth. Christ. lib. IL Cap. V, tom. IV, p. 281; Resp. ad 3, Sto., in quæst.