PARTIE III, N. CXIV
qu'on gagne deux choses sur soy-mesme, l'une souvent de l'éteindre et la bannir de son esprit, l'autre de l'affoiblir et d'en empêcher en quelque sorte l'effet : je n'oste pas à un tel homme l'espérance du salut. »
On voit par là de quelle indulgence il use envers les péchés. Car pour ce qui regarde les plus énormes , lors méme qu'on les commet en effet, il ne veut pas qu'ils excluent la crainte de Dieu ni l'espérance du salut, si l'on y tombe rarement, et que ce soit par emportement et par quelque sorte d'inconsidération : car il ne veut méme pas que l'inconsidération soit pleine et entiére ; et pour les péchés de pensée, de consentement ou de volonté, tel qu'est par exemple le désir d'un plaisir illicite, encore que Jésus-Christ ait égalé ce désir à un adultére* : selon ce nouveau docteur, pour ne pas être damné par un tel crime, il suffit de ne pas lâcher tout à fait la bride à sa convoitise, et d'en empécher, comme il le dit, non pas entiérement, mais en quelque sorte l'effet, qui est un des plus grands affoiblissemens qu'on püt inventer de la doctrine de l'Evangile. Mais de peur encore d'en dire trop, ou de rendre trop difficile le chemin du ciel, il excuse ces sortes de pécheurs, lorsqu'ils sont entraînés au péché par de violentes tentations venues ou du naturel ou de l'habitude. ll est vrai qu'il y ajoute deux conditions : l'une de n'avoir pas eu en soi-même plusieurs de ces dispositions criminelles ; Vautre , d'en récompenser le péché par d'excellentes vertus, comme font la charité et l'aumône. Mais cela lui paroit encore trop dur : «et quand, dit-il, on auroit plusieurs de ces mauvaises dispositions, et qu'on n'auroit point de ces excellentes vertus, je n'oserois ni accorder ni refuser le salut à des hommes qui seroient en cet état. » 1
Il n'est pas ici question de les sauver de la damnation par une sincère et véritable pénitence de leurs fautes, car c'est de quoi on ne parle pas dans tous ces discours ; et on sait que tous les péchés méme les plus énormes comme les plus délibérés et les plus fréquens, sont pardonnables en cette sorte : il s'agit de trouver dans le péché des excuses au péché méme; et voilà ce qu'en ont pensé ceux de tous les protestans qui se piquent le plus de conserver
1 Matth, v, 98.
entière la règle des mœurs. On voit en cet endroit combien ils sont relàchés; ailleurs ils sont rigoureux jusqu'à l'excés, puisqu'ils s'aeeordent avec les anabaptistes à condamner parmi les chrétiens les sermens , la magistrature, la peine de mort et la guerre, quoique entreprise par autorité publique, quelque juste qu'elle paroisse d'ailleurs *.
- Ceux de qui nous venons de voir d’un côté les relàáchemens, et de l'autre les rigueurs excessives, sont constamment ceux des protestans qui ont le plus secoué le joug de l'autorité : ce sont aussi visiblement ceux qui se sont le plus égarés , non-seulement dans les mystères de la religion, mais encore dans la doctrine des mceurs qu'ils se vantent de mieux observer que tous les autres. Socin, Wolzogue , et les autres, disent que l'usure n'est pas un péché selon les lois chrétiennes? : en quoi il faut avouer qu'ils ne dégénèrent pas de la doctrine commune des protestans. Sans parler des autres erreurs des sociniens dans la matière des mœurs, on sait la liberté qu'ils se donnent tous les jours sur la dissimulation et sur le mensonge ; et cela dans la matiére la plus sérieuse qu'on puisse traiter parmi les hommes, qui est celle de la religion. Pour peu que les princes grondent, ils se cachent sous tel manteau que vous voulez, et ne s’embarrassent point de l'hypocrisie. On voit donc plus clair que le jour, que pour soutenir les mœurs, comme pour soutenir la foi, il y faut ce ferme fondement d'une autorité infaillible, qui empéche l'esprit de s'égarer dans les interprétations qu'une vaine subtilité pourra donner à l'Ecriture sur cette matiére comme sur toutes les autres; et vanter les moeurs sans cela, c'est, sous prétexte de les établir, les détruire et en laisser la.rèble à l'abandon.
C'est aussi pour obvier à tous ces maux qu'on nous avoit donné dans le Symbole l’article de l'Eglise catholique, où nous trouvons tout ce que saint Paul nous avoit montré par ces paroles : Un seul corps et un seul esprit, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême: Mais la Réforme a mis les mains sur cette unité qui
1 Soc., tract. de Magist., cont. Pal., tom. IT, p. 55 Wolzog., Instr. ad util. lect. N. T., cap. IV, 2, tom. 1, p. 251, 290 ; Annot. ad quest. de Magist.; ibid., 65 et seq. — ? Soc., ad Christoph. Morst., ep. 1v, tom. I, p. 455; Wolzog., Comm. in Luc., cap. VI, vers. 35, tom. 1, 592. — 3 Ephes., IV, 4, 5.