‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 147 sur 403 · PARTIE I, N. III · texte numérisé non relu

PARTIE I, N. III

semblée de l'Eglise. Mais Dieu, qui vouloit montrer par un signe miraculeux combien on étoit indigne de la société de ses fidèles, aprés avoir participé à la table impure des démons, fit paroitre dans cet enfant une agitation et un trouble extraordinaire durant la priére : « comme si, dit saint Cyprien, au défaut de la parole elle se fût sentie pressée de déclarer par ce moyen , comme elle pouvoit, le malheur où elle étoit tombée. » Cette agitation, qui ne cessa point durant toute la prière, s'augmenta à l'approche de lEucharistie, où Jésus-Christ étoit si présent. Car, poursuit saint Cyprien, « après les solennités accoutumées , le diacre, qui présentoit aux fidéles la coupe sacrée , étant venu au rang de cet enfant, » Jésus-Christ qui sait se faire sentir à qui il lui plait, fit ressentir à l'enfant à ce moment une terrible impression de sa majesté présente. « Elle détourna sa face, dit saint Cyprien, comme ne pouvant supporter une telle majesté ; elle ferma la bouche, elle refusa le calice. » Mais aprés qu'on lui eut fait avaler par force quelques gouttes du précieux sang, « elle nele put retenir, ajoute ce Père, dans des entrailles souillées ; tant est grande la puissance et la majesté de Notre-Seigneur. » Le corps de Jésus- Christ n'auroit pas dû faire de moindres effets; et saint Cyprien, qui nous représente avec tant de soin et tant de force tout ensemble le trouble de cet enfant durant toute la prière, ne nous marquant cette émotion extraordinaire que l'Eucharistie lui causa qu'à l'approche et à la réception du sacré calice, sans dire un seul mot du corps, montre assez qu'en effet on ne lui offrit pas une nourriture peu convenable à son àge.

- Ce n'est pas qu'on ne püt assez aisément faire avaler aux enfans le pain sacré en le détrempant, puisque méme il paroit dans cette histoire que la petite fille dont il s'agit avoit pris de cette maniére du pain offert aux idoles. Mais loin que cela nous nuise, c'est au contraire ce qui fait voir combien on étoit persuadé qu'une seule espèce étoit suffisante, puisque n'y ayant en effet aucune impossibilité à donner le corps aux petits enfans, on se déterminoit si aisément à ne leur donner que le sang. Il suffisoit que le solide füt peu convenable à cet âge : et d'ailleurs comme on eût été obligé pour faire avaler aux enfans le pain sacré, à le leur

donner détrempé, en ces siècles où nous avons vu qu'on ne songeoit pas seulement au mélange des deux espèces, il leur eût fallu prendre une liqueur ordinaire avant la liqueur sacrée du sang de Notre-Seigneur contre la dignité d'un tel sacrement, qu'on a toujours cru dans l'Eglise « devoir entrer en nos corps avant toute autre nourriture *. » On l'a, dis-je, toujours eru ; et non-seulement du temps de saint Augustin, dont nous avons emprunté ce que nous venons de dire, mais du temps de saint Cyprien lui-méme , comme il paroit dans sa lettre à Cécilius ?, et devant saint Cyprien, puisqu'on trouve dans Tertullien le pain sacré que les fidèles prenoient en secret avant toute autre nourriture*; et en un mot, devant eux tous, puisque tous en parlent comme d'une chose établie. Cette considération pour laquelle seule on ne donnoit que le sang aux petits enfans, quelque forte qu'elle soit en elle-même, eüt été vaine contre un commandement divin. On croyoit done trés-certainement qu'il n'y avoit point de commandement divin d'unir ensemble les deux espéces.

M. dela Roque voudroit pouvoir dire, sans néanmoins l'oser faire nettement, qu'on méloit le corps au sang pour les enfans, et soupconne « qu'on le pourroit recueillir des paroles de saint Cyprien *, » quoiqu'il n'y ait pas, comme on voit, une syllabe qui tende à cela. Mais outre que la discipline du temps ne souffroit pas ce mélange, saint Cyprien ne parle que du sang : « G'est le sang qui ne put demeurer, dit-il, dans des entrailles souillées; » et la distribution du sacré calice, à laquelle seule cet enfant eut part, est trop clairement marquée pour laisser le moindre lieu à la conjecture que M. de la Roque a voulu faire. Ainsi l'exemple est précis : la coutume de donner la communion aux petits enfans sous la seule espèce du vin ne peut être contestée; et le doute qu'on voudroit mettre sans aucun fondement dans les esprits, montre seulement l'embarras où l'on est jeté par la grande autorité de saint Cyprien et de l'Eglise de son temps.

Certainement M. de la Roque auroit agi de meilleure foi, s'il s'en étoit tenu à l'idée qui lui étoit venue naturellement. La pre-

1 August., ep. CXVIIT, nunc LIV, ad Januar., n. 8. — ? Ep. Lxur, p. 106 et seq. — 3 Lib. H ad Uxorem, n. 5. — * Hist. Euch., { part., chap. X1!, p. 145.

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