‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 15 sur 403 · PARTIE I, ART. II, N. XVIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, ART. II, N. XVIII

parfait, mais non pas parfaitement parfait : et au lieu que nous concevons qu'il faut étendre naturellement tout ce qui se dit de Dieu et toujours l'élever au sens le plus haut, parce que quoi qu'on puisse dire ou penser de sa perfection , l'on demeure toujours infiniment au-dessous de ce qu'il est; ce nouveau docteur nous apprend à l'exemple des sociniens à tout ravilir et à tout restreindre ; en sorte que par lesidées que Dieu nous donne de luiméme dans son Ecriture, nous ne puissions pas méme comprendre sa parfaite immutabilité, c'est-à-dire celui de ses attributs dont on le peut le moins dépouiller, et sans lequel on ne sait plus ce que Dieu seroit, puisque méme il ne seroit pas véritablement éternel. Le ministre en revienttoujours à l'enfant, « qui sortant parfait du sein de sa mére n'acquiert pas par sa naissance un nouvel estre, » mais une « nouvelle maniére d'estre; » et il croit satisfaire à tout en disant que la « seconde naissance du Fils de Dieu » lui donne aussi comme à cet enfant « non un nouvel estre, » mais « une nouvelle maniére d'estre !. » Aveugle, qui ne voitpas que nous-mémes quand nous changeons de pensées et de sentimens, nous ne changeons pas autrement que dans des manières d’être ! N'est-ce donc pas une erreur d'attribuer à Dieu de tels changemens ? Ou bien sera-ce une erreur légère que l’Ecriture ne rejette pas? Et nous faudra-t-il endurer cette tache et cette ombre en Dieu malgré la parole de saint Jacques? Il faudra done encore de ce côté-là donner gain de cause aux sociniens, puisque lorsqu'ils font changer Dieu de situation ou de sentiment et de pensée, ce que M. Jurieu irouve si mauvais avec raison ?, ils répondront qu'aprés tout ils ne font point changer Dieu, en lui donnant ni un nouvel être ni une nouvelle substance; mais en lui donnant seulement de nouvelles manières d’être, c'est-à-dire des mouvemens, des sentimens et des pensées ; ce qui ne dérogeroit pas, selon le ministre Jurieu, à l'immutabilité que l'Ecriture nous a révélée. Mais tout cela est pitoyable, puisqu'enfin ces manières d’être qu'on supposeroit de nouveau en Dieu , ou seroient peu dignes de sa nature, et en ce cas pourquoi les y mettre? ou si elles en sont dignes, elles sont par conséquent infinies, immenses et en un mot vraiment 1 p. 256. — ? Tabl. du Socin., lett. 1, 11, etc.

XVIII, Si c'est faire Dieu immuable, que de ne le faire changer que dans les maniéres d’être :

que le ministre tornbe dans les mêmes erreurs qu'il reprend dans les sociniens.

divines, dignes de toute adoration et de tout honneur : auquel cas Dieu n’est plus Dieu, si elles lui manquent un seul moment, comme il le faudroit supposer dans la doctrine que le ministre attribue aux saints. Car le Fils de Dieu seroit-il, comme dit saint Paul, « au-dessus de tout, Dieu éternellement béni ! » et par conséquent très-parfait, s'il attendoit du temps sa dernière perfection et quelque chose au-dessus de ce qu'il est dans l'éternité ? Mais seroit-il heureux, s'il avoit encore à attendre et à désirer quelque chose? Son Pére le seroit-il, s'il étoit lui-méme sujet au changement, ou si son Fils en qui il a mis ses complaisances devoit changer dans son sein, et qu'en attendant il manquát de sa dernière perfection et de son bonheur accompli ? Et l'un et l'autre seroientils le Dieu tout-puissant et créateur, s'ils ne pouvoient rien créer, ni changer le non-étre en étre, sans se changer et s'altérer euxmêmes ? Et si ces absurdités ne peuvent être réfutées par les Ecritures, comme l'assure M. Jurieu, quels secours laissera-t-il denc à notre ignorance ? Les catholiques auroient encore la tradition; et il est vrai que pour expliquer et déterminer le sens de l'Ecriture, méme les savans protestans se servent souvent de la manière dont elle a toujours été entendue dans l'Eglise chrétienne; mais ce refuge leur est óté comme tous les autres, puisqu'on ravit aujourd'hui aux trois premiers siècles la connoissance d'un Dieu parfaitement immuable. Si done on ne connoit Dieu et la perfection de ses principaux attributs, ni par les termes de l'Ecriture, ni par la foi de l'Eglise et de ses docteurs, oü est cette perfection du christianisme que le ministre veut porter si haut? Et que devient le reproche qu'il fait aux sociniens d'en anéantir les grandeurs ?? Mais que sert à ce ministre de leur reprocher qu'ils nous font un Dieu dont Platon et les philosophes ne s'accommoderoient pas, et qu'ils trouveroient au-dessous de leurs idées, s'il en vient à la fin lui-même à la méme erreur; et si pour connoitre Dieu, il est contraint de nous renvoyer « à nos lumiéres naturelles qu'une mauvaise philosophie peut obscurcir ?? » C'est donc enfin la philosophié, qui doit redresser nos idées, et la foi ne nous suffit pas pour savoir ce qu'il faut eroire dela perfection de la nature divine. 1 Rom., IX, 5. — ? Tabl., lett. 11, 111, etc. — ? Lett. vr, p. 268.

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